Première Philippique


L’honneur, écrivait Marcel Pagnol, c’est comme les allumettes : ça ne sert qu’une fois. Je suis désolé de vous le dire, Monsieur le Premier Ministre, parce que j’eusse préféré le contraire pour l’honneur de mon pays, mais ce n’est pas demain la veille que les allumettes du pouvoir allumeront des cigarettes. Usées par tous les dénis successifs qui caractérisent l’ensemble du gouvernement depuis bientôt trois ans. Le premier de ces innombrables refus de réalité consiste d’abord à mettre en avant l’incontournable axiome macronien du « j’ai été élu pour faire ce que je fais. Le respect démocratique est donc naturellement de mon côté ! » Ce qui, bien sûr est faux, c’est l’élection elle-même qui ne peut être remise en cause, pas les agissements de l’élu. Cette assertion présidentielle trouvant toute sa saveur dans la bouche d’un de vos députés qui, il y a peu, sur les bancs de l’Assemblée Nationale – mais y étiez-vous ? – s’est permis de lancer à un opposant : « Nous sommes la République et vous, vous n’êtes rien. » Monsieur le Premier Ministre, tout cela me semble, hélas, bien traduire la vision des vôtres de ce que doit être gouverner et de ce qu’est ce fameux dialogue pour une majorité qui s’en gargarise au fil de l’eau. Une vision qui frôle l’autocratie.

Un texte bâclé

Mais si j’ai honte, Monsieur le Premier Ministre, c’est évidemment parce qu’il y a quelque chose de malsain dans la pratique du pouvoir telle qu’elle nous est servie depuis l’été 2017. Rappelez-vous tout ce qui fut développé autour du sieur Benalla. Elu par défaut face au Front National, nous avons désormais un Président qui ne cesse de regarder ailleurs quand la France brûle. Un ailleurs trop souvent hors frontières, où il lui est plus facile de médire du pays dont il a la charge, en l’accusant de tous les maux, le plus exécrable étant la comparaison de la Shoa avec la guerre d’Algérie. Et il en a subi des incendies notre beau pays, à gilets jaunes ou à gilets rouges, manifestations maximisées ou minimisées par les médias en fonction des besoins du moment, par exemple, en laissant fluctuer du simple au double le nombre annoncé des participants par le ministre de l’intérieur. Histoire d’attiser les peurs ou d’agiter le ridicule, c’est selon. Des manifestations marquées du sceau de la violence avec leurs centaines de blessés dont des dizaines d’éborgnés et de mutilés. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes socialement au bout du rouleau, qui bravèrent vos interdits, parce qu’ils n’avaient rien à perdre, ces oubliés de votre système dont l’objet même de la colère était nié au plus haut sommet de l’Etat, avec toujours ce méprisant regard dissimulé dans les sirupeux discours qui rejettent leurs doléances et les conseils dédaigneux qui vont avec, du style il faut travailler pour pouvoir se payer un costume.

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Car si j’ai honte, Monsieur le Premier Ministre, oui, c’est surtout en fonction de ce qu’était leur mécontentement, une fureur qui réunissait l’ensemble des syndicats – vraie rareté en France –, jusqu’à en décourager deux qui eussent bien volontiers joué le jeu avec vous, mais voilà, même cela leur fut refusé pour une victoire que vous crûtes totale. J’entends par là votre surréaliste loi sur les futures retraites de nos concitoyens. Ah, on allait voir ce que l’on allait voir ! Le but crié sur tous les toits, et en particulier ceux de Matignon et de l’Elysée, demeurait qu’une véritable égalité entre chaque Français en soit la marque. Universelle était-il ânonné un peu partout par tous les vôtres. Mais quid de cette universalité, maintenant que vous avez abandonné ce terrain en accordant des spécificités aux uns et aux autres pour compenser les anciens privilèges ? Mais quid en général de cette loi avec ses deux années présentées comme des discutions paritaires avec Monsieur Delevoye, des rencontres ensuite avec les syndicats, voire de-ci de-là avec des citoyens lambda triés sur le volet, pour en arriver finalement à un texte bâclé, non fini, avec de nombreux trous dont le financement, à remplir ultérieurement, ce qui n’est pas rien ?

Centrisme autoritaire

Voilà bien un genre législatif nouveau qui s’apparente, là encore, à de l’autoritarisme forcené. Et pour finir, la voici arrivée sur les bancs de l’Assemblée Nationale, dans le désordre le plus total, avec cette défense ultime et désespérée de l’opposition : les 40 000 amendements déposés. Mais vous vous êtes attribué un final grandiose, le grand court-circuit de votre entrée, joué dans le style imprévu – je passais par là et j’ai vu de la lumière –, et l’ultime clap de fin, ce malin 49.3, constitutionnel certes, mais employé comme un échec de votre politique, car l’Elysée, Matignon et la Chambre des Députés à votre main, on peut légitimement se demander ce qui manque à votre bonheur ? Cela me vient d’ailleurs à l’esprit, pourquoi ne pas avoir sorti de votre poche l’article 16 lors de la black block story ? Il est constitutionnel cet article, lui aussi, avec tous les pouvoirs exceptionnels qu’il abandonne aux gouvernants. Vous en auriez fait du travail dans la rue, toujours démocratiquement protégé par le programme de l’élection primitive réussie ! Mais mieux encore, en tout cas plus doux, plus fédérateur, même si cela peut apparaître plus risqué, et donc plus courageux : vous avez à votre disposition l’article onze et le verdict du peuple rendu par référendum. Pourquoi ne pas l’utiliser aussi puisque vous êtes si sûr de représenter encore la majorité ? Et donc de l’obtenir.

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Oui vraiment, Monsieur le Premier Ministre, j’ai honte. Nous voilà à nouveau dans les pires manœuvres, les petits arrangements, les lourdes anti-vérités, bref tout ce qui s’explique par un désir monomaniaque de régner sans partage pour un pouvoir aux visées bien précises : détruire un maximum d’existant, sur tous les plans, pour l’utopie d’un monde neuf comme il n’en a jamais existé sur la planète. Et concernant la loi sur les retraites en question, nul ne pourra nous empêcher de penser que peu vous chaut son détail, la seule chose qui importe, c’est qu’effectivement elle soit votée. D’une manière ou d’une autre. Avec un contenu et une architecture qui, quels qu’ils soient, n’ont aucune espèce de conséquence sur l’essentiel : tous les fonds tournant autour de nos retraites tomberont bien dans les poches accueillantes des banques, assurances et fonds de pension. C’est le but ultime de la manœuvre.

Sinon pourquoi être si pressé ? Pourquoi prendre le risque politique d’un projet informe et incomplet ? Qui faut-il rassurer ? Et dans la foulée, de la même manière, tous les bijoux de la famille France continueront tranquillement à être vendus. La mondialisation, non seulement est en marche, mais vient de passer à une vitesse supérieure. Un petit coup d’œil jeté sur l’Histoire ne fait jamais de mal. Il n’est de régimes qui ne tombent. Il n’est de héros qui n’atteignent leur seuil de Peter. Il n’est d’erreurs profondes qui ne soient corrigées. Cependant, tout autant que cela soit voulu. Mais l’Histoire est souvent une autre histoire.

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