« Ces sifflets étaient l’expression de gens en souffrance qui ne se sentent pas bien chez nous… Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise », a déclaré Marie-George Buffet sur France Inter après le match France-Tunisie auquel elle avait assisté au stade de France. « Une fois qu’on a dit que c’était scandaleux, on n’a rien réglé », a-t-elle ajouté, évoquant pour conclure un France-Algérie qui fut pour elle « très douloureux ». Il faut dire que cette grande douleur avait rendu muette la ministre de la Jeunesse et des Sports: lorsque l’hymne national avait été sifflé par les spectateurs (dont une bonne partie était invitée), elle n’avait pas bougé d’un cil. La secrétaire du PCF s’était contentée de regretter qu’on gâchât ainsi la fête, sans réaliser que ce n’est pas une fête quand les participants manifestent aussi peu de plaisir d’y participer. Nombre d’Algériens vivant en France s’étaient déclarés scandalisés par le comportement de ceux que l’on donnait comme exemple à leurs enfants se comportent ainsi[1. Jacques Chirac saura se souvenir de cet épisode lors de la finale de la Coupe de France opposant le SC Bastia au FC Lorient. Les Corses sifflèrent l’hymne et Chirac quitta immédiatement (mais momentanément) la tribune officielle en signe de protestation.] .

Et voilà qu’après le France-Maroc de novembre 2007, le même scénario se reproduit.
L’hymne tunisien vient d’être interprété par la sublime Amina. Soucieuse, sans doute, de conquérir un public djeun que l’on suppose peu porté sur les flonflons militaires, la Fédération a chargé Lââm de chanter La Marseillaise. Contrairement à Amina, vêtue d’une robe simple et élégante, elle n’a pas jugé utile, pour la circonstance, de se mettre en frais. D’une certaine façon, son accoutrement annonce la couleur : survêtement à capuche, casquette et sweat-shirt portant l’inscription « Lââm, depuis 1998 ». Sa date de naissance ? Sa réaction sera aussi classe que sa tenue : « J’ai eu un peu les boules. » C’est elle qu’on aurait dû siffler.

Donc, Marie-George Buffet estime que ceux qui sifflent « sont en souffrance ». Visiblement, elle ne songe pas un instant que les sifflets pourraient vexer et en faire souffrir d’autres ? Le siffleur est une victime, les insultes.
Nous voilà au cœur de la bouillie idéologique que la gauche française n’a cessé de nous infliger depuis vingt ans. Transformer le désastre en projet, trouver toutes les excuses aux délinquants : il faut comprendre celui qui vous frappe car il faut beaucoup souffrir pour en arriver à frapper les autres… Et tant pis pour les victimes de cette souffrance supposée.

Le problème, c’est qu’à tant comprendre, on finit par être excessivement compréhensif. On ne règle rien en disant que « c’était scandaleux » ? Sans doute. Ca irait mieux en le disant. Mais ce qui frappe dans le discours de la Secrétaire générale c’est l’absence de toute condamnation. Toute son énergie rhétorique est tournée vers une entreprise de justification.

Quelles raisons ont donc ces jeunes gens de siffler l’hymne de leur propre pays ? Voici sa réponse, exprimée dans sa syntaxe inimitable : « Il y a peut-être à se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, et notamment tous ces jeunes, éprouvent le besoin de siffler la Marseillaise. » Dans la mesure où des personnes comme elle répètent à l’envi tout le mal qu’il faut penser de la France, il n’est pas surprenant que les jeunes du stade manifestent pour elle le plus grand mépris.

Il est facile d’accuser le sport. Mais le racisme qui sévit dans les stades n’est pas une affaire sportive. Et les contentieux coloniaux de la France non plus. On se rappelle comment tourna le match de la réconciliation France-Algérie.

Autre farce, la valeur pacificatrice du sport. Celui-ci devrait donc remplacer la politique internationale[2. Rappelons-nous le fameux Etats-Unis vs. Iran, à la Coupe du monde de 1998, dont on s’étonna qu’il se déroule sans incident. Comme si les joueurs faisaient de la politique ! A l’inverse, le match Argentine-Angleterre en 1986, au cours duquel Maradona marqua deux fois (dont une fois de la main), fut vécu par lui et certains de ses coéquipiers comme une revanche de la guerre des Malouines. A certaines occasions, le sport révèle qu’il est plus l’allié objectif des nationalismes les plus stupides et ne conduit à aucune réconciliation des peuples !], la politique de la ville, la politique sociale, l’école et la morale[3. Le dopage n’est pas une dérive du sport de haut niveau. Il en est la conséquence. Les deux sont mauvais pour la santé.]. Du coup, on a oublié qu’il consiste fondamentalement à opposer des joueurs ou des équipes qui s’affrontent, et que la victoire de l’un entraîne la défaite de l’autre. Oui, le sport c’est l’exclusion, la discrimination. Il peut donner le goût de l’effort voire la discipline, mais il enseigne aussi et surtout le goût de la victoire, autrement dit la volonté d’écraser l’autre.

Le sport n’est pas moral. Il ne n’enseigne ni la fraternité ni le respect, il suffit d’avoir trainé ses guêtres sur un terrain de foot ou de rugby pour le savoir. Pour parvenir au sommet, il faut être méchant et impitoyable. On peut trouver du plaisir à la pratique du sport : on n’y apprendra ni l’amour de son pays, ni l’amour de la langue, ni l’amour de l’autre.

Au tournant du siècle dernier, Léon Bloy nous avait pourtant prévenus : « Je crois que le sport est le plus sûr moyen de produire une génération de crétins malfaisants ». Une activité qu’il considérait aussi comme « un avant-goût de l’enfer. »

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