L’ancienne plume de L’Equipe Denis Lalanne, 93 ans, est de retour sur les étals des libraires avec Dieu ramasse les copies (Atlantica), roman distingué par le jury du prix des Hussards.


 Légende de la presse sportive, prince de L’Equipe quand ce quotidien possédait encore un esprit et des plumes non goudronnées, intime d’Antoine Blondin et de Kléber Haedens, de Yannick Noah, Jean-Pierre Rives, des frères Boniface – auxquels il a consacré un petit chef-d’œuvre – et de tout ce que les terroirs d’Ovalie comptèrent de « saigneurs » et de beau linge au temps de l’amateurisme marron (à tel point qu’on lui décerna le titre de seizième homme du Quinze de France), patenté bouffeur d’herbe ayant traîné guêtres et crampons sur les plus prestigieuses moquettes de la planète (Wimbledon, Augusta National, Saint Andrews, Ellis et Eden Parks), Denis Lalanne a fêté ses 93 printemps le 1er avril dernier. Notre homme tient donc autant du bélier que du poisson : vaillant dans la mêlée, mais toujours le premier à en sortir le museau pour s’intercaler parmi ses trois-quarts avec le plus sûr instinct, vif-argent et gai cavalier. On appelle cela le french flair et Dieu sait qu’on nous l’enviait outre-Manche à l’époque où le rugby français possédait encore de l’imagination.

Troisième mi-temps, fourchette et descente de compète 

Bon pied, bon œil, notre Denis se défend aussi toujours au moment de la troisième mi-temps, fourchette et descente de compète (on a pu le vérifier récemment lors d’un amical déjeuner chez Vagenende où, délicate attention, il nous avait réservé la table d’Antoine Blondin, à qui, croyez-le ou non, il arrivait de manger), à l’image de sa plume, qui jette toujours sur la portée une petite musique qui emportera ses aficionados.

Denis Lalanne ou le dernier des Hussards de la première génération. Ceux de la dernière possédant désormais un prix, il était logique que son jury lui décerne le Shako 2019 pour Dieu ramasse les copies, émouvant roman paru chez Atlantica. « Il reste encore, et c’est tant mieux, des hommes ayant le souci de donner un coup de pouce aux espoirs », plaisantait le lauréat à la veille de la cérémonie de remise des prix au Lutétia.

Assez naturel aussi que ce nouveau devoir de français soit un roman de caps (des grandes espérances) et de plaies dans lequel un jeune d’Artagnan, Robert Gabault, d’abord connu sous le sobriquet de « Roro » puis, au soir de sa vie, du « Gab’ », Gascon d’adoption grandi entre Adour et gaves sous l’Occupation, fait un apprentissage express de cette pute de luxe qu’est l’existence.

Mark Twain, Margaret Mitchell et vents mauvais

Le Gab’ redescend maintenant la pente sur les collines de Ciboure, au pied d’un vieux bouleau plus fourbu que lui, sur un air d’Yves Montand : souvenirs et regrets… Printemps d’une vie très occupée, songes à son hiver, sans correction (on laisse cela au Tout-Puissant) : Mark Twain, Trenet, bicloune sur le grand développement, sprints et course de haies, premiers béguins, rêveries de grand Sud à la Margaret Mitchell, et autant de vents pour s’emporter. Seulement ceux qui soufflent en France à ce moment-là tourbillonnent sec.

C’est la première partie du livre, le temps des copains et des petites aventures, l’ordinaire au rutabaga oublié un soir de fiesta avec un chapon tombé du ciel, dont la découpe offre des pages aussi tendres et savoureuses que le volatile sortant doré du four. Mais subitement, l’horizon, déjà vert-de-gris, vire au gris foncé. Le destin ouvre des gouffres. La faute, entre autres, à un pauvre gus acoquiné avec les doryphores pour « faire chier le monde ». Les sanctions seront lourdes : double et triples peines pour tout le monde, chemin de croix des princes de Pau et de l’exil pour Robert.

Lacombe Lucien du Béarn

Baigné jusqu’alors dans une ambiance très Lacombe Lucien à la sauce béarnaise, le roman entame une grande vadrouille dans le sud-est asiatique : les brumes de la jungle indochinoise, très « schoendoerfferiennes », sont rehaussées d’une pincée de Chancel. Puis, c’est le retour dans un Hexagone des années 50 aux humeurs encore vagabondes, celui d’Air France et de Louison Bobet, des hussards et des pionniers de Cognacq-Jay. Robert Gabault se fait un nouveau copain en or massif, surnommé « Le Cosaque » (au plus sain esprit), à vrai dire une vieille connaissance, un de ces types que les Yankees qualifieraient de bigger than life, effectivement revenu de tout et surtout du pire. Sacré Yvon Matalin : celui-là, élevé au lait de tigre, « avec ses doigts gros comme les cigares à Churchill », on peut dire que c’est un vrai !

Roman d’apprentissage, Dieu ramasse les copies se veut aussi un livre de guerres, coloniales et intérieures. On y retrouve le style Lalanne, prenant le lecteur par l’épaule et l’on renoue avec toute l’effervescence d’une époque. On cravate des scotches avec le « Chinois » Lucien Bodard au bar de l’Intercontinental de Saïgon, on dîne à la table du général de Lattre, ou à la Coupole, dans l’ombre du quatuor chic et choc Morand, Nimier, Haedens et Blondin. L’auteur du Singe en hiver fait en fin d’ouvrage une nouvelle apparition et du rififi à Biarritz : pas le seul épisode du bouquin à ne pas strictement ressortir de la fiction ! Les admirateurs de l’Antoine savent qu’avec lui, tout commence et se termine par un ballon : de blanc, ovale ou de la maison poulaga. Le prince bayonnais Jean Dauger tient aussi sa place de titulaire dans cette belle équipe, inspectant à la saison des cèpes des lignes arrières connues de lui seul, le panier à la main.

Farces tragiques et fighting spirit

Tragiques farces du destin, dilemmes, lourds secrets, tous les abcès crèveront à coups de calottes et de marrons une nuit de furia sur le golf de Chiberta. Entre deux bunkers, comme de juste…

Fin de la récré et de la prolongation, on ne regarde plus par-dessus l’épaule du voisin, voilà l’heure d’afficher l’intégralité de la copie. Qui pour la ramasser ? Le Diable, hors de forme et laissé sur le banc, on s’en remet à Dieu, sélectionneur en chef passant sur son nuage dans un grand ciel bleu renaissant, lavé par les bourrasques du golfe de Gascogne.

A dire vrai, on avait aussi été soufflé lorsque Denis nous avait appris qu’il s’était remis à sa table de travail, il y a trois ans. « Que veux-tu, je ne peux plus faire mon parcours hebdomadaire sur les fairways de Biarritz, et les copains tirent un à un leur révérence1. Mais, surtout, je tenais à savoir ce que j’avais encore dans le ventre ». Quel exemple que cette démonstration de fighting spirit, vertu cardinale des natifs de la verte Erin, les grands habitués du tournoi des VI Nations le savent bien. Les spectateurs qui ont pu assister à un match de l’équipe nationale des deux Irlande dans l’antique arène de Lansdowne Road, à Dublin (où Denis Lalanne fit ses premières armes de globe-trotter, à l’hiver 1954) ont à jamais gravé dans la mémoire le chant que l’on entonnait là-bas, les jours de grand combat : Old Soldiers never die.

Les vieux soldats ne meurent jamais. Ni à Lansdowne Road ni à Aguilera.

Et les chœurs, irlandais ou basques, à l’esprit bagarreur, ça s’écoute le cœur au bord des lèvres, les yeux écrasant une larme, ça se reçoit cinq sur cinq, et ça ramasse un 18 ou un 20 avec les félicitations du jury.

Dieu ramasse les copies, Denis Lalanne (Atlantica, 2019)

Le Temps des Boni, (La Table Ronde) est disponible en collection Petite Vermillon, tout comme Rue du Bac, splendide évocation des années Blondin et des Hussards, ou Le Grand Combat du Quinze de France, mythique reportage sur la tournée française en Afrique du Sud au printemps 1958, faisant désormais figure de classique de la littérature sportive.

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