La Couronne espagnole va mal. Elle peine à se remettre de la défiance inspirée par les détournements de fonds dont est accusé le gendre du roi. La rue en est le meilleur révélateur. Dans les manifestations qui se succèdent pour contester une politique d’austérité destructrice, la gauche de la gauche agite fièrement le drapeau de la Seconde République, comme une revanche.

Pourtant,  sur les 12 617 motions déposées à la Conférence politique du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), 53 seulement réclament l’abolition de la monarchie. Quand ils se réunissent pour fixer leurs grandes orientations de la prochaine décennie, les socialistes espagnols soulèvent des problèmes économiques et sociaux, sans contester le régime monarchiste.

De l’autre côté de l’échiquier politique, à l’occasion du soixante-quinzième anniversaire de la reine, le Parti Populaire (PP) a réaffirmé sa loyauté « au roi de tous les Espagnols ». La monarchie constitutionnelle fait-elle donc consensus ?

En pleine crise économique, les Espagnols ont d’autres chats à fouetter. Sur le terrain institutionnel, la grande question d’actualité est la possible indépendance de la Catalogne. En jeu, l’éclatement ou la refonte du pacte liant Barcelone et Madrid.  Prise dans ce petit jeu, l’institution royale fait preuve d’une formidable capacité d’adaptation. Comme dans tous les pays européens où elle existe encore, la Couronne reste ainsi un ferment d’unité nationale face aux velléités d’indépendances.

Juste après la mort du dictateur Franco, les premières manifestations publiques de masse en faveur de la monarchie avaient précisément eu lieu en Catalogne. Au cours d’un discours historique prononcé en catalan,  le nouveau roi Juan Carlos s’était alors engagé à accepter les autonomies des régions. Près de quarante ans plus tard, l’attachement des autonomistes à la couronne n’a pas faibli. À voir la neutralité politique du monarque constitutionnel,  on peut se demander ce que ferait l’Espagne avec un Aznar – qu’on dit de retour – ou un Zapatero comme président d’une République centralisée.

Signe qui ne trompe pas, l’historiographie espagnole traite aujourd’hui abondamment du rôle de la monarchie dans l’évolution du pays vers la démocratie[1. Une réflexion récemment couronnée par le prix du livre d’histoire  qui fut décerné à Isabel Burdiel pour son essai Isabel II, una biografía (1830-1904). Taurus, 2010 (ouvrage non traduit.].  Jusqu’en Suède, des universitaires planchent sur le fonctionnement dyarchique de la monarchie espagnole, appuyée sur ses deux pieds que sont « l’opinion publique et le Parlement »[2. Cecilia Åse, Monarkins makt. Nationell gemenskap i svensk demokrati. (The Power of Monarchy). Université de Stockholm, 2009 (Le pouvoir de la monarchie, ouvrage non traduit).].

Aujourd’hui, on ne voit plus dans la restauration monarchique de 1975 le seul caprice de Franco. Nous autres Français avons tendance à oublier que la monarchie espagnole n’est qu’une forme de pouvoir consacrée par l’article premier de la Constitution, lequel fait du peuple le seul souverain. Alors que Juan Carlos essuie scandale sur scandale, l’une des jambes du régime – la popularité – semble bien boiteuse. Mais la démocratie ibérique reste bien vivace. Bref, les Espagnols ont peu-être cessé d’être Juan Carlistes, mais  ils sont devenus monarchistes !

*Photo : Moises Castillo/AP/SIPA. AP21471909_000001.

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