Emmanuelle, le film érotique culte des années 1970, avec Sylvia Kristel en actrice vedette, est un brûlot antimoderne.


 

Quel film érotique célèbre s’ouvre par un premier plan sur le Sacré Cœur puis, d’un mouvement de caméra approximatif, qu’accompagne une musique d’aéroport, descend les toits de Paris pour s’arrêter à une fenêtre derrière laquelle une charmante jeune femme fait semblant de jouer à celle qui se réveille en baillant maladroitement avant de se lever et de se diriger vers nous en un fondu en noir on ne peut plus troublant ?  Emmanuelle, bien sûr, le film culte de Just Jeackin réalisé en 1974 avec Sylvia Kristel et Alain Cuny, qui révolutionna les mœurs de l’époque, provoqua le pouvoir pompidolien, resta douze ans au cinéma Le Triomphe des Champs-Elysées et débarque cet été sur Netflix. Tout le monde connait la légende de ce film sulfureux aux neufs millions de spectateurs, que même mes parents ont dû voir à l’époque (j’avais quatre ans), et qui par la suite, dit-on, atteignit les cinq cents millions de vues et peut-être le double de paluches.

Tout pour provoquer la gauche néo-bigote

Alors on peut se gausser aujourd’hui de ce « scandale d’un autre temps » et qui serait, dit-on, dépassé sur tous les plans. N’empêche qu’en le revoyant, on se rend très vite compte que bien plus que hier c’est aujourd’hui qu’il est le plus scandaleux. En 1974, il provoquait la droite bigote et faisait les délices de la gauche libertaire. En 2020, il aurait tout pour provoquer la gauche bigote néo-féministe et faire la joie des néo-conservateurs. Si le scandale n’a pas lieu, c’est pour la mince raison que « la plus longue caresse du cinéma français » (comme disait la bande-annonce de l’époque) n’apparaît plus que comme une curiosité vintage qu’on se permet de diffuser sur une chaîne du câble entre deux Truffaut et trois Demy et non comme un brûlot antimoderne – ce qu’il est pourtant à bien des égards.

Car cette histoire d’une femme à la recherche de la jouissance totale n’est plus précisément au goût du jour. La jouissance féminine, hétérosexuelle de surcroit, est de toute façon une invention patriarcale – et même si le livre ayant inspiré le film a été écrit par une femme, d’ailleurs incroyablement séduisante, Emmanuelle Arsan, née Mayrat Bibidh.

Une femme qui ne vit que pour l’amour et le plaisir

Mais il faut se mettre au pas de l’oie du néo-féminisme intersectionnel et se rendre à l’évidence. Une femme qui ne vit que pour l’amour et le plaisir, et dont son mari (Daniel Sarky) déclare qu’il ne l’a épousé que parce qu’il n’a jamais connu une « une femme qui aimait tant faire l’amour », ne peut être que la victime idéale de l’immémorial « male gaze » tant suspect de nos jours et de cette « culture du viol » (dont elle-même subira d’ailleurs les avanies lors d’une séquence qui aujourd’hui choque même son réalisateur). Quant à sa bisexualité, qui à l’époque permit aux lesbiennes de se sentir moins seules et plus libres, elle n’est que de circonstance, servant plus la branlette masculine que le « génie lesbien » à la Alice Coffin. Au fond, Emmanuelle serait pour nos néo-viragos un peu ce qu’était le « nègre de maison » pour Malcolm X – une idiote utile qui se croit heureuse et épanouie dans un système qui l’oppresse et l’excise (au sens blanc et phallocrate du terme, bien sûr, et non au sens noir et religieux), et dont la conscience politique ne se réveille hélas jamais. L’innocence du désir, tant prisé par les soixantuitards d’antan, et qui fait le vrai charme du film, est devenu l’ennemi intime numéro un.  Une femme qui jouit est une femme qui se soumet (au) point barre.

Il est vrai qu’en cette époque de récession sexuelle où les jeunes gens, pris en étau entre la pornographie dégoulinante d’internet et la terreur #MeToo, font moins l’amour que leurs parents, quand ils ne sont pas choqués par les films de leurs grands-frères et sœurs comme American Pie ; où une Joanne Rowling, auteur d’Harry Potter, est lapidée pour avoir dit que jusqu’à preuve du contraire, seules les créatures appelées « femmes » avaient leurs règles, provoquant l’ire des cracmols LGBTQ ; où même un Jean-Luc Godard ne pourrait plus dire qu’ « une femme est une femme » sans se faire traiter d’hétéronormé, Emmanuelle apparaît comme la vraie sorcière de notre temps – L’Éternel féminin cher à Goethe sans lequel les hommes se seraient suicidés depuis longtemps (mais peut-être est-ce le désir de nos nouvelles tricoteuses après tout ?).

Shakespeare de l’alcôve

Tout cela est bien beau, me direz-vous, mais que vaut le film sur le plan purement cinématographique ? Eh bien pas mal du tout, dites-moi. Plutôt bien écrit par Jean-Louis Richard, scénariste de François Truffaut sur La mariée était en noir, Fahrenheit 451, La Peau douce en plus d’avoir incarné l’immortel Daxiat, le collabo intersectionnel du Dernier Métro, le classique de Jeackin se déploie à travers de forts belles images veloutées et vaporeuses, au montage fluide, à la lumière hamiltonienne, chaque plan semblant toujours briller de l’intérieur, chaque décor toujours inviter à l’amour, chaque objet ayant sa naïveté phallique ou vaginale certainement d’ancien temps – mais qui a dit que l’érotisme devait être un art du présent, surtout aujourd’hui ? L’appartement d’Emmanuelle, de ce point de vue, est caractéristique. Tout n’y est que portes ouvertes, escaliers en colimaçon, fauteuils oeufs, coins et recoins jusqu’à ce plan inouï où l’héroïne est filmée de haut dans sa cuisine comme dans un film de Brian De Palma. On s’amusera à se faire croire que le fondu en noir dans lequel Sylvia Kristel vient vers nous est inspiré de ceux de La Corde d’Hitchcock, que la scène des deux masseuses dans la pièce blanche rappelle 2001 L’odyssée de l’espace et qu’il y a peut-être du Polanski ou du Bertolucci ici et là – sans parler de ce dialogue entre Emmanuelle et son mari, celle-ci demandant « jusqu’où peut aller leur amour ? », celui-ci lui répondant qu’ « un amour qui serait mesurable serait un bien pauvre amour », et qui est une référence explicite à la première scène d’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, absolument.  En revanche, et contrairement à ce que m’avait dit ma mère, ce n’est pas Sylvia Cristel qui se masturbe sur la photo de Paul Newman mais Christine Boisson – comme quoi se passe dans Emmanuelle ce qui se passait dans le Rosemary’s baby de Roman Polanski, quelque chose que l’on a cru voir et qui n’a pas eu lieu ou différemment. Ainsi d’ailleurs du plan final où l’héroïne s’installe dans le célèbre fauteuil en rotin mais dans une position qui n’est pas celle de la célébrissime affiche – et qui pour le coup déçoit un peu, tant on veut que nos rêves correspondent à nos souvenirs.

L’important, c’est d’aimer

Tant pis, l’on se rattrapera avec la scène de la petite strip-teaseuse fumant sa cigarette avec sa vulve et avec celle du poulet égorgé vivant qui semble émouvoir jusqu’aux larmes l’héroïne – du reste toujours prête à pleurnicher et prouvant que Sylvia Kristel n’est pas aussi mauvaise actrice qu’on ne l’a dit, surtout à partir de la rencontre avec Mario, inénarrable professeur de sexe et prophète de « la loi future », incarné par Alain Cuny le bien nommé, si artificiel et guindé que devant lui, elle apparaît d’un naturel désarmant et touchant et qui donne envie au spectateur ou à la spectatrice de l’arracher illico au claudélien corrupteur. Il faut dire que celui-ci n’est pas servi (ou trop bien servi) par des répliques grotesques (« L’important n’est pas de faire l’amour mais comment on fait l’amour » ou encore « L’important, c’est l’érection, ce n’est pas l’orgasme ») et qu’il lance avec un tel sérieux qu’on finit par penser que la vraie victime d’Emmanuelle n’est pas tant la femme instinctive et orgasmique que l’homme raisonneur, impuissant donc pervers, quoique donnant une dimension involontairement comique à ce film finalement fort appréciable et que je n’avais, à ma grande honte, jamais vu avant de faire cette chronique. Mais quoi ? On se dépucelle même à cinquante ans.

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Pierre Cormary
est gardien de musée, lecteur, blogueur, littérateur, et peut-être un jour auteur.
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