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Voilà ce qui arrive quand on se met “à portée de baffe des citoyens”…

Un injuste retour de bâton?

Voilà ce qui arrive quand on se met “à portée de baffe des citoyens”…
Valence, 8 juin 2021 © Philippe Desmazes/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22574387_000008

En déplacement dans la Drôme le 8 juin, le président de la République s’est fait gifler, lors d’une rencontre à Tain-L’Hermitage. L’agresseur présumé est jugé en comparution immédiate cet après-midi. Philippe Bilger revient sur une inadmissible transgression.


La gifle portée au président de la République le 8 juin est un acte inqualifiable. Ainsi que la vidéo ayant filmé la scène pour la diffuser sur les réseaux sociaux. Je n’ai pas envie de disserter sur les éventuelles défaillances d’un service de protection d’autant plus difficile à assurer que Emmanuel Macron, comme certains de ses prédécesseurs, décide parfois de manière imprévisible de changer l’organisation du parcours.

La violence, qui est à la fois, en l’occurrence, agression et humiliation, causée au président de la République est une inadmissible transgression et je veux bien, pour continuer dans le registre un zeste pompeux et consensuel des réactions, considérer qu’elle représente une atteinte à la République et à tous les Français. Je pourrais analyser les ressorts superficiels ou profonds de cette gifle, susceptibles de relever aussi bien d’un pari stupide que d’une volonté d’offense au président de la part d’un homme à l’inspiration et aux appétences confuses, mêlant dans son geste une tonalité politique et un cri laissant place à l’incertitude entre la royauté et les Visiteurs. La découverte de Mein Kampf, chez le second suspect, ajoutait au tableau une touche sans équivoque.

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Il n’est pas facile de faire le départ entre la banalité consistant à déplorer la montée de plus en plus préoccupante des violences verbales et physiques au point d’aller jusqu’au comble de l’incarnation officielle – le président de la République – et de cibler en même temps une responsabilité du pouvoir dans cette dérive. Il est cependant possible de dénoncer une désacralisation qui se traduit aussi bien par la démagogie d’un État incapable de se tenir que par la dérive de citoyens ne mesurant pas jusqu’où ils peuvent aller trop loin ! Quand un Jean-Luc Mélenchon affirme que la violence verbale est forcément suivie par la violence physique, il n’a pas tort mais l’expression de sa solidarité à l’égard du président est assez comique et jésuitique quand on sait à quel point lui-même a abusé d’un verbe violent. Je ne partage pas totalement l’appréciation d’Éric Zemmour qui, tout en dénonçant la gifle, ajoute que « le président n’a eu que ce qu’il mérite ». Il me semble qu’il convient de nuancer et d’approfondir l’analyse sur le lien incontestable entre la dégradation de l’image présidentielle et l’acte du 8 juin.

Dans cette monarchie républicaine qu’est la France, on n’a jamais su cultiver à la fois la simplicité et l’allure, la proximité démocratique et la distance républicaine. Comme si, pour aller à la rencontre des Français, il était fatal de s’abandonner à une familiarité dangereuse et à une dénaturation de la fonction. Il est loisible à un président d’être en empathie avec son peuple sans lui taper sur l’épaule.

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Je vois bien tout ce qui dans le mandat d’Emmanuel Macron a favorisé cette descente vers l’ordinaire, non pas tant par ses saillies qui n’avaient que le tort d’être exclusivement critiques à l’égard de ses compatriotes que par des postures choquantes, la plus indécente étant celle d’Emmanuel Macron encadré par deux voyous torse nu et dont l’un faisait un doigt d’honneur. Et, récemment, McFly et Carlito, cette pantalonnade élyséenne agrémentée d’un « putain » parfaitement superfétatoire de la part du président. Pourtant, malgré ces déchéances répétées par rapport à une dignité de principe, on ne peut pas soutenir que le président « a mérité cette gifle ». Il y a un gouffre entre cette obsession répétée de rendre proche alors qu’au fond on éloigne, et l’agression intolérable du 8 juin.

Mais il ne faut plus compter sur le citoyen pour effectuer le tri et savoir s’arrêter à temps. Aujourd’hui, notre société est incapable, tant l’usure et le délitement ont tué les vertus cardinales de l’autorité et du respect, elles-mêmes admises et observées quand l’exemplarité les légitime, de ne pas pousser jusqu’au pire un processus qui a en effet commencé avec les pratiques contestables et trop prosaïques du pouvoir. Les présidents se leurrent, et Emmanuel Macron le premier, quand pointant la bêtise s’accordant souvent avec la violence, ils assignent au peuple la responsabilité de la mesure et de la décence, l’obligation de les faire advenir.

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Ce n’est pas au citoyen de mettre des limites : il ne sait plus le faire. Aussi bien sur les plans politique et humain, il a perdu tout repère et s’engouffre avec délice dans la brèche ouverte par la banalisation de la « royauté » républicaine. Il y voit une incitation à encore plus de liberté, au risque d’une vulgarité sans cesse accrue. Pour espérer faire cesser cet insupportable déclin et tenter de redresser cette République rabaissée, un seul remède : que les présidents y mettent du leur et que les successeurs d’Emmanuel Macron éradiquent en amont ce que le peuple, sinon, fera dégénérer en aval.

Le candidat Macron avait théorisé sur l’impossibilité d’assurer la sécurité d’un président qui aurait toujours à se colleter avec la « bête » et à accepter en quelque sorte les risques du métier. Cette analyse qui pouvait sembler courageuse était en réalité suicidaire puisqu’elle anticipait un péril résultant moins d’une prétendue obligation que d’un laisser-aller présidentiel. François Bayrou a tort qui félicite Emmanuel Macron d’aller à la rencontre des citoyens en démontrant ainsi, selon lui, l’authenticité de son lien avec eux. Cette proximité ostensible qui croit faire du président un homme comme les autres et des Français des copains en démocratie est dévastatrice. Non seulement elle le rend moins légitime, moins crédible pour ce qui relève de l’essentiel de sa mission mais elle est susceptible de l’exposer au pire comme on l’a vu et déploré. Qui aura le courage de comprendre qu’être proche des citoyens de cette manière est en réalité les humilier car ne pas leur offrir l’honneur et la dignité auxquels ils ont droit revient à les mépriser ?


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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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