La visite de l’émir du Qatar à Gaza a fait couler beaucoup d’encre, notamment quant à ses répercussions sur les relations toujours tendues entre le Hamas qui contrôle Gaza et l’Autorité palestinienne qui gouverne la Cisjordanie. Or, si la brève escapade gazaouie de Hamad ben Khalifa Al Thani n’est pas sans conséquences sur les questions palestino-palestinienne et israélo-palestinienne (qui n’en forment qu’une), cet évènement doit être compris dans un contexte plus large. L’émir et sa principauté participent en effet au grand jeu d’endiguement (containment, aurait-on dit sous la Guerre froide) de la puissance iranienne, tout en cherchant à canaliser les énergies politiques libérées par la chute des régimes arabes nationalistes l’an dernier. C’est bel et bien à l’aune de ces enjeux-là que les qataris dirigent leur diplomatie.

Ce minuscule Etat est devenu un acteur régional incontournable, non seulement en raison de ses importantes réserves d’hydrocarbures et de sa position géostratégique unique mais aussi, voire surtout, grâce au talent diplomatique hors du commun de son émir, qui entend profiter de l’actuel affaiblissement de l’Egypte comme de l’Arabie Saoudite pour les supplanter sur la scène arabe.
Jusqu’à la guerre de Libye, la diplomatie qatarie jouait un rôle d’intermédiaire dans les relations entre l’Iran et le monde arabe, à l’image de son immixtion spectaculaire au cœur de la crise libanaise de 2008. Par l’accord de Doha, les différentes parties du pays du Cèdre concluaient un compromis politique permettant l’élection consensuelle de Michel Sleiman et la formation d’un gouvernement conforme aux vœux du Hezbollah, alors en position de force à Beyrouth. À l’époque, les talents de négociateur de Hamad ben Khalifa Al Thani étaient loués aussi bien à Téhéran qu’à Paris, Riyad ou Washington. Déjà, on observait un certain passage de témoin entre le Qatar et l’Arabie puisqu’en 1990, c’est dans la ville saoudienne de Taëf que la guerre civile libanaise avait officiellement pris fin par la signature d’un accord historique entre les diverses factions.

Aujourd’hui, de l’eau a coulé sous les ponts du grand jeu régional. Avec son soutien actif à l’opération libyenne puis aux rebelles syriens, l’émirat ne cache plus sa franche hostilité à l’influence iranienne, dont il combat les derniers bastions. Si l’émir a décidé de passer quelques heures très médiatiques à Gaza, ce n’est pas uniquement par philanthropie à l’égard de la cause palestinienne, mais pour encourager la prise de distances du Hamas avec l’axe Damas-Téhéran et claironner son soutien à une mouvance islamiste sunnite de plus en plus implantée dans le monde arabe (Tunisie, Egypte, Maroc…), au grand dam de la Russie et de la Chine.

Pour compléter le tableau, rappelons que la bande de Gaza partage une frontière avec le Sinaï, occupant un rôle pivot dans le façonnement de la nouvelle Égypte. Tisser des liens entre Doha et Gaza sert donc les intérêts qataris, dans la continuité du rôle subversif joué par Al-Jazira, les Mirage envoyés en Libye pour assister les forces otaniennes ainsi que le financement alloué à l’opposition syrienne armée.
Signe qu’il n’accorde que peu d’importance à la question palestinienne, l’émir n’a ni trouvé le temps de rendre visite au président de l’Autorité palestinienne ni jugé important de faire le moindre geste d’ouverture vis-à-vis de Ramallah pour préserver l’honneur du président Mahmoud Abbas. Mise brutalement à l’écart, la Palestine cisjordanienne essaie de revenir sur le devant de la scène avec une initiative proposant de reprendre les négociations avec Israël contre un soutien américain à son entrée partielle dans l’ONU. Implicitement, ce projet revient à abandonner l’exigence du gel de la colonisation comme condition préalable à la réouverture du dialogue, pièce maîtresse de la diplomatie d’Abbas depuis l’arrivée au pouvoir de Netanyahou et Obama il y a quatre ans.

Cela va sans dire, l’émir qatari se soucie peu de ces questions de détail, étrangères à sa politique de puissance au Proche-Orient. Mais l’espoir est permis. Paradoxalement, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens devient le cadet des soucis arabes, il sera peut-être un peu moins ardu de trouver un compromis historique.

*Photo : itupictures.

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