Notre époque hygiéniste dédaigne les derniers poètes que sont les vignerons. Avec une virtuosité qui confine à la mystique, ils expriment leur personnalité et l’identité de leur terroir. Au pied des Alpilles, Dominique Hauvette y ajoute une touche de féminité.


Les découvertes archéologiques les plus récentes l’attestent : le vin est apparu en même temps que la civilisation, au début de l’âge de bronze, 7 000 ou 8 000 ans avant J.-C. Son berceau serait la Transcaucasie (terre actuelle des Géorgiens et des Arméniens), où l’on a retrouvé dans des tombes des fragments de sarments gainés de fourreaux d’argent, ce qui prouve que la vigne, déjà, avait une signification sacrée.

En Mésopotamie et en Égypte, le vin fit son apparition après la bière, mais s’en distingua vite par sa faculté de durer et de se bonifier avec le temps. Réservé d’abord aux classes privilégiées, il n’a, depuis, cessé d’accompagner l’humanité, tant dans ses conquêtes que dans ses périodes de décadence. Dans la Genèse, on lit que Noé était vigneron. À Babylone, la culture de la vigne était placée sous les auspices de la déesse Siduri. À Athènes, on célébrait des fêtes en l’honneur du dieu du vin Dionysos. En Perse, à la cour du roi Jamshid, le vin était conservé dans des jarres afin d’être consommé toute l’année. Pendant des milliers d’années, le vin fut le seul antiseptique connu, en médecine comme en chirurgie. On l’appliquait sur les blessures et il servait à purifier l’eau. On lit dans le Talmud : « Quand le vin vient à manquer, les drogues deviennent nécessaires » et un traité médical indien de la même époque (VIe siècle avant J.-C.) décrit le vin comme « un tonifiant de l’esprit et du corps, un antidote à l’insomnie, à la mélancolie et à la fatigue, propre à stimuler l’appétit, le bonheur et la digestion ». Même les médecins musulmans risquèrent le courroux d’Allah plutôt que de se priver de la seule médecine efficace dont ils disposaient ! Depuis Pasteur, on sait également que le vin rouge facilite la digestion des graisses et l’assimilation des protéines. On comprend donc mieux l’enthousiasme d’un Charles Baudelaire, qui consacra au vin quelques-unes de ses plus belles pages, et dont les mots qui suivent revêtent une certaine portée prophétique, à l’heure où une armée de néopuritains incultes (mais hélas très haut placés à la tête de l’administration française) veulent nous faire croire que le vin est une drogue : « Si le vin disparaissait de la production humaine, je crois qu’il se ferait dans la santé et dans l’intelligence de notre planète un vide, une absence encore plus affreuse que tous les excès dont on le rend coupable » (Paradis artificiels, 1860).

À cet égard, comment donc comprendre l’aimable indifférence que la plupart de nos intellectuels témoignent au vin, comme si la nourriture, qu’elle soit solide ou liquide, ne pouvait à leurs yeux être parée d’une quelconque noblesse intellectuelle, alors que tout démontre au contraire que, depuis Homère, Omar Khayyâm et les moines cisterciens, le vin et la vie de l’esprit ne font qu’un ?

Semblables aux gnostiques, aux manichéens et aux cathares des siècles passés, ils semblent avoir fait leur la devise d’Harpagon : « Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger »… Dualistes au fond, comme l’étaient Platon, Plotin et Descartes, ils continuent à ne voir dans le corps qu’un fardeau, un « tombeau » (ainsi que l’écrit Platon dans Gorgias), « une machine composée d’os et de chair » (renchérit Descartes dans ses Méditations métaphysiques), une chaudière qu’il faut alimenter en carburant trois fois par jour. Et si, au contraire, manger et boire étaient des actes de connaissance ? Et si le vin nous délivrait un message ? C’est ce que pensait Colette, qui écrit cette phrase admirable : « La vigne, le vin sont de grands mystères. Seule, dans le règne végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre ».

©Domaine Hauvette
©Domaine Hauvette

Il y a trente ans, l’auteur de ces lignes ressemblait à un personnage de Houellebecq : blasé, il rêvait d’être éditeur, tout en trouvant les auteurs contemporains illisibles et ennuyeux… Jusqu’au jour où ses pas le conduisirent chez quelques-uns des plus grands vignerons de France où il comprit que nos vrais poètes, ce sont eux. Depuis, mon enthousiasme n’a pas faibli, et je maintiens que nombre de nos vignerons ont plus à dire que la plupart de nos romanciers. Quoi de commun entre le paysan bourguignon de Vosne-Romanée Henri Jayer et l’aristocrate de Saint-Émilion Thierry Manoncourt, propriétaire de Château Figeac ? Entre le provençal royaliste et intégriste Jacques Reynaud, de Château Rayas, à Châteauneuf-du-Pape, et le Gaulois rabelaisien Didier Dagueneau à Poui

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Article extrait du Magazine Causeur

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