Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (5/10).


Ella Maillart : Envoyée spéciale en Mandchourie

Je me souviens de ces soirées passées à Verbier avec Ella Maillart et Frédéric Leboyer. Le jour, nous nous abandonnions aux joies du ski et la nuit nous écoutions Ella évoquer ses séjours en Inde et ses voyages à travers la Chine. Si elle skiait à merveille, elle racontait mieux encore. Peu de femmes m’ont autant impressionné qu’Ella Maillart.

Cette Genevoise aussi intrépide qu’aventureuse n’avait peur de rien. Cela se voyait encore à sa manière de dévaler les pistes noires de Verbier alors qu’elle avait déjà atteint un âge canonique. Elle était faite d’un métal impossible à briser et disposait d’une autorité naturelle qui forçait chacun à s’incliner. Pour la première fois de ma vie, l’occasion m’était donnée d’approcher un surhomme. Et c’était une femme.

En 1934, Le Petit Parisien avait dépêché Ella Maillart au Mandchoukouo, empire qui venait d’être créé avec à sa tête le dernier empereur de Chine, Pu Yi. Les Mandchous avaient régné sur la Chine depuis 1644 et, comme leurs protecteurs japonais, ils avaient l’intime conviction d’être supérieurs aux Chinois et d’avoir le devoir de les civiliser. La présence japonaise et coréenne en Mandchourie contribua à faire de ce nouvel État le septième du monde par sa superficie et la première puissance économique en Asie.

C’est ce pays en pleine croissance, ce Far-East, que sillonnera pendant plus de trois mois Ella Maillart passant des palaces feutrés aux grands trains internationaux tout en velours et bois verni où elle trouvait sous sa couchette pantoufles et kimonos propres pour la nuit. Elle rencontrera même l’empereur Pu Yi, très distingué dans ses manières, un pur produit de l’éducation british. Vif, l’œil intelligent, c’était un un homme ayant le sens de l’humour et parlant avec vous d’égal à égal, sans souci des convenances. Il parviendra par la suite à séduire aussi bien Staline que Mao et ne sera jamais condamné pour crimes de guerre.

Pu Yi était persuadé qu’il reprendrait bientôt le trône de ses ancêtres dans un Pékin japonisé et qu’il aurait alors un rôle primordial à jouer dans la modernisation de la Chine. L’Histoire en décida autrement et les communistes chinois, après 1949, s’employèrent à humilier et à ruiner le Mandchoukouo, ainsi qu’à éradiquer la culture mandchoue. Si l’on veut replonger dans ce que fut la vie quotidienne en Mandchourie, un second Japon pour faire bref, il faut lire les récits de voyage de Natsume Sôseki, les reportages d’Ella Maillart ou le livre méconnu de Pierre Lyautey : Chine ou Japon.

Si Pierre Lyautey est frappé par la mission colonisatrice des Japonais qui veulent à tout prix sortir l’Extrême-Orient de la misère et de la déchéance morale, Ella Maillart, elle, n’en revient pas du métissage des grandes métropoles de Mandchourie où on plonge soudainement dans un tel méli-mélo de races, de langues et d’histoires si incroyables qu’on se demande parfois si on n’est pas en train de devenir fou.

À Harbin, la capitale, la présence russe l’emporte et les noms des magasins comme des rues sont en caractères cyrilliques. La plupart des habitants ont au moins trois passeports et quatre nationalités. Encore plus inattendu : les Russes, blancs ou rouges, les Coréens, les Japonais, les Chinois et les Mandchous ne forment pas des communautés antagonistes : on se croirait dans la Vienne impériale où coexistaient les ethnies les plus diverses. Quant aux femmes, souvent métissées, elles sont d’une beauté à vous couper le souffle. Dans ce qu’on nomme alors le Paris d’Extrême-Orient, elles s’habillent à crédit et se déshabillent au comptant. Non loin d’Harbin, les Japonais construisent une nouvelle capitale, Hsinking, d’une modernité époustouflante et qui pourrait bien devenir le nouveau Tokyo. Pu Yi y loge déjà dans son palais impérial.

Mais ce qui a le plus frappé Ella Maillart, c’est la haine que vouent les Japonais non aux Chinois, mais aux Blancs. Elle sera rouée de coups par des soldats japonais et écrira, sous le coup de l’émotion : « Ils nous détestent tous, nous les Blancs. Cette haine raciale est un fait primordial. » Je serais enclin à penser qu’elle n’a pas disparu même en Chine, mais qu’il est devenu pratiquement impossible de l’évoquer.

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