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Université, la fabrique des perdants

La quasi-gratuité et l'absence de sélection amènent dans les facs des bacheliers qui n'ont pas le niveau

Université, la fabrique des perdants
Manifestation d'étudiants contre la loi Vidal, mai 2018. SIPA. 00859269_000042

La quasi-gratuité et l’absence de sélection à l’entrée de notre système universitaire amènent dans les facs des bacheliers qui n’ont pas le niveau. Investissant à pure perte dans des études vouées à l’échec, ces post-adolescents frustrés s’engagent dans les syndicats étudiants partisans du statu quo. Le cercle vicieux se referme.


Renan voyait dans la faiblesse du système universitaire français une des raisons de la défaite de 1870 : « Dans la lutte qui vient de finir, l’infériorité de la France a été surtout intellectuelle ; ce qui nous a manqué, ce n’est pas le cœur, c’est la tête[tooltips content=”Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, Calmann-Lévy, 1871.”]1[/tooltips]. » Son constat reste juste. L’Université française est organisée de telle sorte qu’elle produit spontanément une défaite de la pensée. Ce ne sont pas les hommes et leurs compétences qui sont en cause : ni les enseignants ni les étudiants ne déméritent pas rapport à leurs homologues étrangers. Ce sont les principes d’organisation, ce que l’on appelait autrefois les institutions, les fondements qui sont en cause.

27 % des étudiants inscrits en première année réussissent leur licence en trois ans

Au début du XIXe siècle, on trouvait sur la porte d’entrée de certains pubs anglais une affichette publicitaire qui proclamait fièrement : There is nothing like a free lunch. (« Rien de tel qu’un repas gratuit. ») Cela signifiait que le client qui commandait une bière dans ces pubs recevait en plus, « gratuitement », un sandwich. C’était le début de la formule « all inclusive » ! Ce qui n’était pas dit dans l’affichette ni dans le slogan publicitaire, c’était naturellement que le prix de la bière incluait le coût du sandwich. Le free lunch était tout sauf gratuit, il était une illusion, un attrape-nigaud. Depuis, l’expression « free lunch » est devenue proverbiale chez les économistes pour caractériser les situations, nombreuses dans la vie économique, où de fausses gratuités (celle des services publics par exemple) génèrent gaspillages et inefficacités. Or, l’enseignement universitaire français repose sur le principe de la gratuité ou de la quasi-gratuité, même si la réalité tend à s’en éloigner progressivement, mais difficilement. Quelles en sont les conséquences ? En raison de la quasi-gratuité beaucoup de jeunes s’orientent vers l’Université pour des raisons qui n’ont rien à voir avec des préférences véritables : ils y sont attirés à la fois par le prestige relatif des études universitaires et par leur prix faible et inférieur au prix de marché tel qu’on peut l’estimer par les frais d’inscription dans les grandes écoles. Il y a donc une demande excédentaire d’études universitaires qui est la conséquence de leur quasi-gratuité. Comme l’Université est pratiquement un monopole d’État et que les moyens financiers des pouvoirs publics sont totalement insuffisants pour gérer convenablement les demandes des étudiants (on dit en économie que l’offre est rationnée), la seule façon de résoudre l’inadéquation entre l’offre et la demande est la sélection par l’échec : 27 % des étudiants inscrits en première année réussissent leur licence en trois ans.

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On pourrait considérer ce darwinisme estudiantin avec un brin de cynisme, comme un moindre mal, mais il est en vérité extrêmement grave. Car on fabrique ainsi des frustrés et des aigris qui vont être facilement manipulables par les groupes extrémistes qui pullulent dans les universités. Et les étudiants en échec fournissent le gros des bataillons de ces mouvements d’« indignés », d’« insoumis », de « révoltés » et autres qui paralysent la vie universitaire avant de se reverser dans des groupements politiques extrémistes (la France insoumise, notamment) qui se font une véritable armée de réserve de ce « lumpenprolétariat » universitaire prêt à croire toutes les théories du complot ; et notamment celles qui justifient leur échec. Mais cette dérive, il faut y insister, n’a rien de fatal ni d’inéluctable : elle résulte de la non-sélection à l’entrée à l’Université et surtout de la quasi-gratuité des études. Une action résolue pour éliminer le free lunch des études universitaires permettrait de mieux orienter les jeunes, de réduire les frustrations engendrées par l’échec organisé et de réhabiliter l’Université. D’une certaine façon, les grands établissements d’enseignement supérieur, à mi-chemin entre les universités et les grandes écoles, devraient permettre progressivement cette évolution en facturant mieux le coût véritable des études universitaires.

La pseudo-gratuité est au cœur du dysfonctionnement de l’Université

Naturellement, les syndicats universitaires et leurs relais politiques crieraient au scandale et à l’injustice sociale. Mais c’est précisément la quasi-gratuité qui constitue une injustice sociale car elle rend la dépense publique en faveur des études universitaires régressive en fonction du revenu, alors qu’elle devrait être progressive. Que signifie une dépense publique régressive en fonction du revenu ? Tout simplement que plus le revenu d’un individu est élevé et plus il va bénéficier d’une aide publique importante ce qui, chacun peut le comprendre, n’est pas vraiment conforme à ce qu’on appelle communément « justice sociale ».

Prenons un exemple. Issu d’une famille bourgeoise disposant de moyens financiers solides, j’ai intégré Sciences-Po Paris en 1981 et, pendant quatre ans, j’ai payé chaque année 200 euros de frais de scolarité, autant dire : rien. À l’issue de Sciences-Po j’ai intégré l’ENA où non seulement je ne payais pas de frais de scolarité, mais où j’étais rémunéré chaque mois à hauteur de 1 500 euros. Non seulement mes études ont été gratuites pour moi, mais en plus elles ont été subventionnées par la collectivité alors que ma famille pouvait les financer : voilà ce qu’on appelle des dépenses publiques régressives. Le système fonctionne à l’envers. Les enfants des familles peu favorisées socialement font des études courtes après le bac (ou pas d’études du tout) et financent par leurs impôts les études longues, gratuites et cependant très coûteuses pour la collectivité des enfants de la classe moyenne et de la bourgeoisie. C’est la justice sociale que défendent l’UNEF et beaucoup de syndicats étudiants : on rêve ! La pseudo-gratuité est donc bien au cœur du dysfonctionnement de l’Université française.

L’université, le modèle réduit du “mal français”

Mais ça n’est pas le seul dysfonctionnement. L’Université française présente cette caractéristique intéressante d’être une sorte de modèle réduit du « mal français ». Tout d’abord, elle est dominée par des minorités actives et ultra politisées qui imposent leur loi, voire leur dictature, au mépris de la majorité des étudiants, qui est modérée et pacifique. Les adhérents de l’ensemble des syndicats étudiants représentent moins de 2 % des inscrits et pourtant ce sont ces syndicats – l’UNEF pour l’essentiel – qui régentent l’Université. Comment expliquer ce paradoxe apparent d’ultra minorités actives et politisées dominant une masse d’étudiants modérés, travailleurs et essentiellement soucieux de réussir au mieux leurs études ? L’explication a été donnée il y a cinquante ans par l’économiste et sociologue américain Mancur Olson dans un livre qui demeure essentiel[tooltips content=” Mancur Olson, Logique de l’action collective (1965), PUF, 1978.”]2[/tooltips]. Olson explique pourquoi une majorité écrasante (en l’occurrence celle des étudiants modérés) et ayant un intérêt commun (faciliter la vie des étudiants, leur permettre de travailler au mieux) peut se trouver dans l’incapacité de s’organiser. En effet, ce que peut produire un groupe majoritaire, c’est un bien collectif qui bénéficiera à tous : de bonnes conditions de vie et de travail pour les étudiants. Mais si le bien est collectif, sa production est individuelle et elle se fait sur la base du volontariat : chaque étudiant fait face à un coût individuel (celui du temps qu’il consacre à l’amélioration de la vie de la collectivité) qu’il confronte au bénéfice escompté du bien collectif. Or, le membre d’un large groupe (en l’espèce la majorité des étudiants) peut être tenté de « se défiler » devant la participation à l’action collective tout en en bénéficiant si les autres ne se comportent pas comme lui. Ce comportement opportuniste est d’autant plus facile que le groupe est très large et qu’il n’y a pas de contrôle social des comportements individuels. En revanche, une telle stratégie est difficile ou impossible dans le cas d’un petit groupe où chacun peut observer ce que fait l’autre. Ceci explique, dixit Olson, que les majorités soient très difficiles à structurer alors que les minorités actives s’organisent relativement aisément.

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On a là la clé de la très faible participation aux élections étudiantes (moins de 9 %) et de la surreprésentation de syndicats politisés et minoritaires (UNEF, FAGE, SUD, etc.) dans les instances de gestion collective des universités : conseil d’administration, conseil des études et de la vie universitaire, conseil scientifique. La logique de l’action collective dans les universités conduit au despotisme des minorités actives et parfois extrémistes. Pour remédier à cette dérive, il y a bien un moyen pour organiser la « majorité silencieuse », mais il est drastique : ce serait de rendre l’adhésion des étudiants à un syndicat obligatoire. C’est le modèle qui existe peu ou prou pour l’ensemble du mouvement syndical dans certains pays scandinaves (Suède par exemple) ou dans des pays très proches de nous comme la Belgique, notamment. Dans ces pays, l’accès à certaines prestations (assurance-chômage par exemple) est conditionné par l’adhésion à un syndicat. Dans le cas des étudiants français, pourquoi, par exemple, ne subordonnerait-on pas l’accès aux restaurants universitaires ou aux mutuelles étudiantes à l’adhésion à un syndicat étudiant ? Cela aurait au moins la vertu d’obliger les organisations étudiantes à élargir l’offre de leurs services et à devenir de véritables prestataires de services au lieu de se cantonner dans la contestation politique. L’opposition des syndicats étudiants actuels (comme les syndicats de salariés du type CGT ou FO) à cette évolution suggère qu’elle pourrait freiner ou détruire leur oligopole politisé et peu représentatif. Pour le plus grand bien des étudiants, des universités et de la collectivité.

Gouverner l’université

Il s’agit d’une question d’offre et de demande. L’offre des syndicats d’étudiants actuels est presque exclusivement politique et corporatiste. À la vérité, ils servent essentiellement de rampes de lancement aux candidats à des fonctions politiques. Julien Dray, Jean-Christophe Cambadélis, Bruno Julliard et Manuel Valls (et aussi certains hommes politiques de droite) ont fait leurs premières armes dans le syndicalisme étudiant. Ce détournement constitue un excellent exemple de ce que les économistes appellent un problème d’« agence » : les étudiants (les mandants) confient aux syndicats (les mandataires) leurs intérêts, mais faute d’un contrôle approprié les mandataires agissent dans le sens de leurs intérêts particuliers et politiques. Ce problème existe aussi dans les entreprises où les dirigeants, par exemple, peuvent servir leurs propres intérêts au lieu de valoriser le capital dans l’intérêt des actionnaires. Mais il existe des correctifs dans ce qu’on appelle le gouvernement de l’entreprise : administrateurs indépendants, comité des rémunérations et même stock-options. En revanche, il n’existe pas de gouvernement de l’Université garantissant aux étudiants que leurs intérêts véritables seront défendus. C’est ce gouvernement de l’Université qu’il faudrait essayer de créer. Des syndicats prestataires de services auxquels l’adhésion pourrait être obligatoire seraient un bon début.

Le problème est cependant bien plus fondamental. Il a trait à la liberté. Le système universitaire français continue de souffrir de la centralisation totale inaugurée par Napoléon. Dans sa « Lettre sur la liberté dans l’enseignement supérieur (1875)[tooltips content=” Reprise dans le volume Mélanges d’histoire et de voyages, Calmann-Lévy, 1878.”]3[/tooltips] », Renan écrivait : « Et d’abord je supprimerais ce déplorable barbarisme d’Université de France, assemblage de mots incohérents. L’essence d’une université est de résider dans une ville, d’y avoir son existence indépendante. “Université d’Oxford”, “université de Tubingue” sont des mots qui se comprennent. Mais qui a jamais entendu parler d’“université d’Allemagne”, d’“université d’Angleterre” ? Il faut revenir à ce vieux système d’universités distinctes et rivales que la France a inauguré autrefois, qu’elle a eu le tort d’abandonner, et qui est aujourd’hui celui de toutes les nations civilisées. » Oui, comme le suggérait Renan, il est urgent que la France, qui a inventé les universités, les libère aujourd’hui. Ce retour aux sources est une révolution nécessaire.

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Causeur #57 - Mai 2018

Article extrait du Magazine Causeur


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