Donald Trump désigne la foule de l'Université du Wisconsin, novembre 2016. SIPA. AP21974378_000001

Ainsi, l’élection d’Obama en 2008, n’aura-t-elle été qu’une illusion, une chimère, un simulacre. Une promesse -non tenue- de réconciliation, une figure « consensuelle et télévisuelle » chargée de masquer le dramatique de la situation. Obama a fait danser le « monde entier » lors de son élection : gestionnaire, libéral, prix Nobel de la paix, chargé de reconstruire la « stature morale » de l’Amérique et ne se revendiquant surtout jamais comme « noir ». La joie était mondiale, nous étions « tous Américains » car la « France raciste » n’aurait jamais osé ça.

L’Obamania aura accompagné la victoire trompeuse de la fiction et l’éviction de la réalité : l’Amérique se voulait riche, optimiste, dynamique, triomphante, multiculturelle, tolérante, universelle et globalisante. Décidément libérale et libertaire ! Les structures raciales et les inégalités sociales avaient disparu. Le monde -médiatique- avait son Messie. En réalité, in the real life, l’Empire s’offrait un sursis : encore une minute Monsieur le Bourreau ! L’Amérique simulait.

Le ressac est d’autant plus brutal ; le retour à la réalité après un passage dans l’« hyper réel », d’autant plus douloureux. Jean Baudrillard ciblait ainsi les sociétés modernes qui se contentent de simulacres et de simulations (sondages, référendums, médias) pour tenter d’approcher, sinon de construire le « réel ».  Dans l’hyperréalité, les masses ne s’expriment pas, on les sonde, pour les réduire au rang inoffensif de variables statistiques, afin de les interpréter.

Réduit au rôle de lobby parmi d’autres, le peuple prend malgré tout un malin plaisir à rester le seul décideur de son vote et à déjouer les pronostics tellement rabâchés qu’ils ressemblent trop souvent à des « ordres à exécuter ».

« Aux yeux des couches les plus déçues de la société […] Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas » (Ignacio Ramonet)

En 2005, en France, le « oui » devait l’emporter, récemment le « Brexit » était impossible et Trump un clown bien trop vulgaire pour espérer gagner dans l’Amérique d’Obama. La cause était entendue. Bilan : tout faux ! Après le Brexit, les Américains ont choisi l’«USxit », un refus de l’injonction à voter bien. Et quand la première puissance mondiale déjoue les pronostics, elle fait les choses en grand : « fuck ! » à Wall Street et Washington et révélation au monde de l’état de dislocation réel du pays. Avec en prime, un léger « fading » – déjà perceptible sous nos latitudes – du côté de l’Empire du Bien !

En septembre 2016, Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique, peu suspect de complicité politique avec le candidat républicain avait anticipé la victoire probable de Donald Trump : «  Aux yeux des couches les plus déçues de la société, son discours autoritaro-identitaire possède un caractère d’authenticité quasi inaugural. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irrités par le « politiquement correct » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accusé de « racisme ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas et perçoivent la « parole libérée » de Trump sur les Hispaniques, les Afro-Américains, les immigrés et les musulmans comme un véritable soulagement ».

Au pays des sondages, les sondeurs avaient pourtant sondé, les experts avaient expertisé, les « grands journaux » américains avaient désigné le vote « raisonnable », les people avaient adoubé la candidate du « gotha ». Comme il se doit, chez nous, BHL, la boussole politique qui indique toujours le sud, avait pointé le candidat « terrifiant ». Le camp de la Vérité exorcisait ses inquiétudes (lire les articles de Stéphane Trano).

Il faudra s’y faire, désormais, les médias et les sondages « défont l’opinion »

Trump a pris les médias à leur propre jeu, le nouveau président américain, animateur depuis plusieurs années d’une émission de télé-réalité connait l’impact du « bruit » médiatique – « La mauvaise publicité reste de la publicité ». Il sait les bénéfices qu’il faut attendre d’être réduit à ses déclarations les plus odieuses régulièrement moquées par les grands médias, accentuant ainsi l’effet d’entre soi d’une caste exécrée. Trump a misé gros sur le mépris des élites qui n’aiment pas qu’on leur tende le miroir des classes populaires.  Il faudra s’y faire, désormais, les médias et les sondages « défont l’opinion » …

Contrairement à sa rivale, Trump n’a pas parlé à des niches ou des communautés cherchant à rallier un peu de vote hispanique et une pincée de vote afro-américain pour faire le compte. Trump a promis d’être le président du peuple, s’adressant au peuple « blanc américain » dans la tradition du parti républicain.  C’est ce peuple blanc américain qui a repris la main politiquement. Comme un retour de bâton après huit ans de présidence noire. (Et ce, bien qu’Obama n’ait jamais voulu apparaitre comme le président de la communauté « noire » : un excès de zèle tel que la condition des noirs ne s’est guère améliorée sous sa présidence). On peut, sans trop de risque, avancer l’hypothèse que les sondages de popularité d’Obama sont à peu près aussi crédibles que ceux qui assuraient Hillary Clinton d’entrer à la Maison Blanche…

Huit ans d’Obama, mais aussi des dizaines d’années  de mises en œuvre de programmes de discrimination positive auront ébranlé « le respect de soi en créant l’impression que les Noirs devaient être jugés à l’aune de critères moins exigeants que ceux qui étaient appliqués aux Blancs » comme l’anticipait le sociologue américain Christopher Lasch qui y voyait, dans les années 80, la cause à venir de l’élargissement du fossé des libéraux avec l’opinion publique américaine, allant jusqu’à envisager de rudes oppositions entre la minorité étudiante et les ouvriers isolés. Les manifestations anti-Trump, témoignages d’un attachement à une démocratie à sens unique, ne disent pas autre chose.

La revanche des invisibles

Programmé pour devenir « minoritaire » à horizon 2050, l’Américain blanc redoute de ne plus être la norme et a subi un véritable déclin social. Quand les minorités pauvres sont considérées avec sympathie, la classe ouvrière blanche est dépréciée, (« les petits blancs ») jugée responsable de son sort, ignorée par Washington et comme la France périphérique décrite par Christophe Guilluy, de fait invisible. Le taux de mortalité de la population blanche américaine la moins éduquée, âgée de 45 à 54 ans, a augmenté de façon inédite au cours de la dernière décennie. Un phénomène inconnu jusque-là dans un pays riche, symptôme d’une dégradation importante des niveaux de vie. Mais Trump a largement dépassé le seul électorat blanc pauvre ralliant également à lui tout un électorat « moyennement éduqué » comprenant de nombreux hispaniques, des femmes, des classes moyennes supérieures et des indécis.

L’élection de Trump traduit surtout une crise de la globalisation. Dans ses discours, Trump lie, en effet, le combat contre la liberté des échanges commerciaux à la critique de la liberté de circulation des personnes. « Le déclencheur fut l’idée que les sociétés doivent rétablir des frontières contrôlables, c’est une mise en question du libre-échange, interdite par les économistes et par l’establishment » selon le démographe Emmanuel Todd qui travaille en ce moment à un livre sur l’Amérique.

Le raisonnement n’a rien de fantaisiste excepté dans les démocraties occidentales, où la seule formulation de ce rapport suscite l’incrédulité tant la liberté de circulation, par extension, se voit considérée comme liberté de choisir son pays d’installation : au royaume des droits de l’homme, chacun choisit à sa guise son produit – sa nationalité – dans les rayons du supermarché mondial.

Ainsi le véritable débat met face à face une Amérique des gagnants de la mondialisation et celle des perdants au jeu mondial, favorables à un recentrage sur la nation, pour lesquels le contrôle du libre-échange doit passer par le contrôle des frontières.

Ses électeurs savent que la mondialisation n’est pas un destin

Cette fracture masque un conflit encore plus profond entre les sédentaires et les « nomades 2.0 » qui considèrent que la planète est leur bureau. Cette divergence identifiée notamment par l’anthropologue Pierre Clastres, dans les sociétés primitives, aboutit à la mise en place de structures politiques et économiques que tout oppose. Sous couvert d’une prospérité incarnée par les industries nomades de haute technologie et leurs gourous adulés, le gouvernement américain a littéralement abandonné le peuple sédentaire, laminé par la mondialisation mais qui reste, on le voit, le pilier de la démocratie parlementaire. L’Amérique est ainsi fracturée en deux mondes antagoniques, sans doute irréconciliables pour longtemps.

Alors Trump, candidat – et bientôt président – anti-système ?

Multi-milliardaire, enfant secrètement chéri des médias (quoi qu’officiellement détesté), imprévisible, excessif – et l’inventaire est loin d’être exhaustif – on hésiterait à l’affirmer…

Et pourtant, il y a chez lui une intuition qu’on ne pourra pas ignorer, sauf à passer à côté de l’essentiel : dirigeant de la première puissance économique mondiale, il sait, et ses électeurs savent que la mondialisation n’est pas un destin, que l’alternative n’est pas de s’y soumettre ou de disparaître, que « TINA » est une escroquerie intellectuelle, que Gauche, Droite, c’en est fini de marcher au pas. L’histoire qui n’en est plus à une ruse près, retiendra-t-elle qu’il fut le premier dirigeant à incarner l’idée que les formes que prendra la mondialisation dépendent de son degré d’acceptation par les peuples ?

L’enjeu n’est pas médiocre : il pourrait s’agir du dernier sursaut avant liquidation…