Environ trois cent cinquante ans après la publication du Traité théologico-politique, un instituteur exerçant dans l’école publique du petit village de Malicornay, en Indre, fut suspendu et muté d’office pour avoir entrepris l’étude littéraire de quelques passages de la Bible avec sa classe : sa hiérarchie, saisie par une lettre anonyme, lui avait reproché « une grave entorse à la laïcité ». Elle eut été bien inspirée de lire et méditer l’ouvrage de Spinoza, qui lui aurait appris que non seulement l’étude littéraire de la Bible n’est pas contraire à la laïcité, mais qu’elle fut même le moyen d’établir ce principe si nécessaire à tout régime se voulant républicain.

La lecture de la Bible la plus rationnelle

Certes, ni le mot « laïcité », d’invention récente, ni les termes « laïc » et « laïque » ne se trouvent dans le Traité théologico-politique ; mais la chose, si. Et, puisque les mots désignent ordinairement les choses telles qu’elles paraissent à l’imagination et non telles qu’elles sont pour l’entendement on s’instruira mieux de la chose, plutôt que se payer de mots, en lisant un texte qu’il n’est pas exagéré de tenir – comme le dit Steven Nadler dans son commentaire du « livre forgé en enfer » – pour un texte fondateur de « l’ère laïque ». La laïcité, pour le « lecteur philosophe » auquel s’adresse le Traité, apparaîtra alors pour ce qu’elle est : l’application au domaine des rapports entre autorités religieuses et politiques d’un principe supérieur et inhérent à la nature même de l’homme, celui de la liberté de penser, qui entraîne celui de pouvoir enseigner et faire part de ses pensées tout aussi librement, dès lors que ceci ne trouble l’ordre public ni ne vise à la sédition.

Sans doute faut-il à certaines périodes, et le fallait-il du temps de Spinoza, lever en priorité les obstacles que les ennemis de la liberté mettaient à son exercice au nom de la religion ; ce qui explique l’attention que Spinoza accorde aux Écritures dont l’autorité lui paraissait être invoquée à tort et à travers. De sa lecture de la Bible, préparée par une longue tradition mais qui n’avait jamais atteint un tel degré de rationalité, Spinoza déduit bien plus que ce que ses contemporains lui ont attribué à tort pour lui reprocher son impiété ou son athéisme ; il déduit non seulement l’utilité morale et politique d’enseignements et de prescriptions qui ne contredisent en rien la raison, mais par là-même leur limite, voire leur obsolescence, lesdites prescriptions n’ayant plus d’utilité dans une conjoncture différente de celle où elles avaient vu le jour, et lesdits enseignements n’étant pas indispensables sous une telle forme aux individus pouvant en comprendre la valeur par eux-mêmes, ce que Spinoza entreprenait parallèlement de montrer de façon plus explicite dans un autre ouvrage qu’il s’abstint de publier, L’Ethique, dont il n’est pas absurde de tenir le Traité théologico-politique pour une introduction.

Délivrez-nous de la superstition, pas de la religion !

Reste qu’en dépit de l’intérêt intrinsèque de cette lecture des Écritures – laquelle a pour effet, sinon pour objet, de sauver la « vraie religion », c’est-à-dire la pratique de la justice et de la charité, contre ce qu’il appelle la « vaine », qui propage sous le nom de piété ce qui lui est absolument contraire, en entretenant au besoin les pires superstitions – , elle peut paraître moins actuelle ou opportune tant ceux qui se disent aujourd’hui débarrassés de toute religion sont nombreux. Il s’en faut cependant de beaucoup que la plupart soient par-là délivrés de superstition, que Spinoza enseigne à distinguer de religion proprement dite, et dont on ne saurait être exempt sans se libérer des causes qui l’engendrent et l’alimentent, la crainte étant la principale. Beaucoup se jettent en outre sur la science en y cherchant quelque chose en quoi ils puissent croire et, n’en connaissant ordinairement que des résultats au lieu des méthodes, en viennent à jurer par elle comme d’autres faisaient jadis par les Écritures.

Il n’est dès lors pas certain que Spinoza, à qui l’on attribue un rôle de premier plan dans cette histoire qui vit progressivement diminuer le poids de la religion dans les sociétés et les modes de vie, s’en fut réjoui : nul ne fut au contraire plus averti du fait que se passer de toute religion n’était pas à la portée du premier venu, et nul ne fut en réalité plus soucieux de ne pas en fragiliser chez autrui les fondements, que ce soit par son enseignement ou sa conduite quotidienne. On raconte ainsi qu’il s’employât de la plus naturelle façon à affermir la foi de l’hôtesse chez qui il logeait et qu’il encourageait les gens du logis à assister au service divin, s’enquérant auprès d’eux du profit qu’ils en avaient tiré : ces anecdotes ainsi que sa constante proclamation de ne point faire profession d’athéisme disent l’essentiel du subtil rapport de Spinoza à la religion, qu’il tenait au fond pour la voie du salut la plus appropriée à la plupart des hommes quoique, pour cette même raison, elle devait aussi fréquemment servir à les maintenir dans la servitude, détournement où excellent depuis toujours ceux qui s’emparent de la religion, comme d’ailleurs de la philosophie, pour mettre l’une aussi bien que l’autre au service de leur appétit de domination.

La liberté de penser aussi utile à l’Etat qu’à la religion

Reste également que, rien n’étant plus utile à chacun que d’être conduit par sa propre raison, l’attention que Spinoza accorde à la Bible au point de lui consacrer la première partie du Traité a pour principal objet d’établir que ses enseignements sont de nature exclusivement morale, accessoirement politique, mais nullement philosophique, et que, en d’autres termes, les Écritures n’interdisent à personne de faire usage de son entendement ni ne prescrivent de l’abdiquer. Nul ne le peut à vrai dire : la faculté de penser est un droit naturel inaliénable que l’autorité, qu’elle soit religieuse ou politique, doit préserver si elle veut elle-même se conserver. La raison d’être du Traité n’est donc pas tant d’établir une quelconque vérité en matière de religion, quoiqu’il s’y emploie à l’occasion, que d’établir, dans l’intérêt de la religion aussi bien que dans celui de l’Etat, l’utilité de la liberté de penser dont ce livre est la défense en même temps que la parfaite illustration.

Il permet au lecteur de ce siècle de comprendre que le principe de laïcité, si souvent mal invoqué, ne se résume ni ne se borne à l’observance d’une neutralité de bon aloi de la part des autorités politiques vis-à-vis des religions, organisées ou non en églises, mais constitue le fondement même de toute autorité politique légitime, l’organisation politique de la société, autrement dit l’Etat, ayant pour fin de permettre que chacun, autant qu’il peut, développe toutes les conséquences de sa nature individuelle, dont l’usage et le perfectionnement de l’attribut le plus élevé de celle-ci, la raison, est évidemment le plus utile.

Rien ne serait dès lors plus préjudiciable à l’Etat que restreindre la liberté de penser ou « liberté de philosopher » (c’est-à-dire de faire usage privé aussi bien que public de sa raison) pour la bonne et simple raison que rien n’est plus utile aux hommes que d’autres hommes s’efforçant de faire ce qui leur est authentiquement utile, à savoir vivre sous la conduite de la raison et perfectionner l’usage de celle-ci.

Tous spinozistes !

Les seules limites à la liberté de penser sont des limites aux passions qui, sous couvert d’en faire usage, s’y donnent libre cours et mettent en péril la paix civile dont tout Etat tire du maintien sa raison d’être. Une libre république, dite laïque par redondance ou en vertu de tel accident historique, est au fond une république spinoziste. Allons plus loin : lire aujourd’hui Spinoza et réfléchir sur ces questions contribue hautement à se rendre utile aux autres autant qu’à soi-même. Un Etat dont les dirigeants veilleraient à l’intérêt véritable, ayant de surcroît eu le privilège de lire Spinoza au cours de leur vie, n’aurait par conséquent de cesse, au lieu d’installer quelque improbable « observatoire de la laïcité », de garantir et d’encourager l’étude de la philosophie : au sort qu’on lui réserve en effet, chacun peut juger de la nature authentiquement républicaine de l’Etat aux lois desquelles il est assujetti, et le cas échéant prendre à son tour la plume, à l’instar de Spinoza, afin de défendre une liberté qui n’est moins menacée qu’à son époque qu’en apparence.

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