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Pour les Français, c’était mieux avant depuis toujours!

Souvenirs d’en France

Pour les Français, c’était mieux avant depuis toujours!
© Soleil

L’avenir les inquiète, le passé les rassure, le déclin les hante. Si les Français se passionnent pour leur histoire, ce n’est pas pour comprendre le présent, c’est parce que c’était mieux avant depuis toujours !


Je vous parle d’un pays lointain.

Ses habitants sont les plus intelligents, les plus riches et, on ne sait pourquoi, les plus malheureux du monde. Dans leur suffisance infinie, ils se croient seuls sur terre, ils n’ont d’ennemis qu’eux-mêmes. Contrairement aux Austriaques et aux Estivaldins – des peuplades voisines qui sans être barbares leur restent terriblement étrangères –, ils ne sont ni du Nord ni du Sud, ils sont situés au centre du monde civilisé, avec vue sur la montagne ou sur la mer ; ils sont convaincus depuis longtemps que leurs frontières, dictées moins par l’histoire que par leur destin, dessinent un hexagone, c’est-à-dire les contours d’un espace mental.

Vu de loin, depuis la Russie ou la Chine, leur pays n’est qu’un isthme, un cap, une contrée minuscule au cul de l’Europe, qu’importe ! Occupant une des terres les plus anciennement habitées, ils sont imbus de cette primauté historique et géographique, ils se plaisent à posséder des souvenirs et à conserver des monuments ; ils s’égarent en controverses au sujet de leur mémoire, avec un penchant pour les ombres, les cavernes, les oraisons funèbres – et désormais les autodafés. Avec une fureur d’apôtre, ils oscillent entre le panthéon et la fosse commune, ils adorent ou lapident au gré de leur humeur les statues de leurs ancêtres et se chamaillent sur le sang versé.

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Chatouilleux sur leurs désirs qu’ils prennent pour des droits (de l’homme), déçus dans leur imaginaire et dans leur suprématie rêvée, contrariés par la mondialisation, ils méditent dès lors devant des temples abandonnés, ils se prosternent devant des vestiges, ils remâchent sans fin leur crainte de la décadence. L’avenir les inquiète, le passé les rassure, le déclin les hante. C’est devant des tombeaux que se vérifie leur passion de l’égalité : la mort seule abolit les injustices et les privilèges qu’ils abhorrent, elle les rend enfin tous égaux.

Un roman historique magnifié

De Profundis – de Bossuet à Jaurès, c’est la fière devise de ces hommes libres ! Car s’ils aiment l’histoire, ce n’est pas pour comprendre le présent, c’est parce qu’ils sont d’un autre âge, veufs d’un âge d’or et arrimés à l’éternel, depuis toujours. De leur roman national ils font ainsi une geste idyllique – une pastorale. En gros, c’était mieux avant : les femmes au lavoir, les hommes aux champs ou au bistrot, le dimanche à l’heure de la messe. À moins qu’ils ne partent à la guerre pour se couvrir de gloire et que, la paix revenue, ils ne distribuent L’Huma en chantant Bella Ciao devant des paroissiennes indignées – je résume.

Aujourd’hui, ils ont un roi qui se fait appeler président. Certains dans le pays rêvent de lui couper la tête, ce qui ne se fait plus du tout, mais il est admis de cracher sur son effigie. Leur plus grave erreur : ils voient les choses comme elles devraient être et non pas comme elles sont. Ce qui est clair leur semble vrai – c’est une sale manie qui les distingue et qu’ils peinent désormais à partager avec leurs voisins qui eux préfèrent des fake news. Étant un peu celtes et un peu latins, ils allient l’excès et la nuance, ils raffolent du superflu, ils pinaillent sur des riens. De la politique ou de l’amour, ils font un jeu. C’est dans la frivolité – le bon goût, le vin, la mode –qu’ils réussissent le mieux.

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À l’étranger forcément, on leur envie cette déplorable légèreté, on les jalouse, et on s’interroge : d’où leur vient ce souci immodéré du bon usage et des plaisirs ? Et pourquoi n’aiment-ils la vérité que quand elle est fugace et superficielle ? Avec cela, ils affichent leur scepticisme et leur défiance envers tous les dogmes car ce sont de grands raisonneurs. Leur religion – est-ce le bon mot ? – est affaire de tact, et d’instinct – de goût. Ils sont surtout curieux, versatiles, avides de tout embrasser. Ce qui les guide, c’est moins la liberté de pensée que le refus d’être dupe et la peur de passer pour un imbécile.

Déconstruire, leur spécialité

Leur principal défaut est un penchant à blâmer, à se blâmer, et une prédilection pour le doute. Au vrai, qu’ils se maudissent ou qu’ils se congratulent, ils raffolent de ce qui est divers, ils aiment ce qui est nouveau. Ils ont une opinion sur tous les sujets du jour et ne se privent pas de l’exprimer en public : « Permettez-moi, cher ami, de vous dire ce que j’en pense ! » À quoi on rétorque aussitôt : « Je ne suis pas d’accord ! » Il est permis de tout dire, si l’on sait dîner, et à condition d’amuser ses hôtes. On applaudit un escroc pourvu qu’il soit spirituel. On vous pardonnera de mentir, mais pas d’être un raseur. Il faut seulement, fussiez-vous un assassin, savoir nommer les choses, trouver le bon mot au bon moment.

Les Lumières, ha ! ha ! ils se targuent de les avoir inventées. Tous ne sont pas athées, mais les plus hardis professent une impudence intellectuelle qui effraie et qui peut leur coûter cher.

Sont-ils heureux ? Ils semblent l’être – puisqu’ils font encore des enfants –, mais leur existence ne se sépare pas d’une ardeur un peu lasse et désenchantée à vivre – à savoir vivre. Ils n’ont rien contre le bonheur mais sous une forme cavalière, incessamment renouvelée et changeante, qui leur permet de briller, de parader, de jouir, quitte à se complaire dans l’inaccompli. Au fond ils préfèrent savoir que comprendre, et ricaner de peur de s’émouvoir. Déprécier, diminuer, ruiner – déconstruire, en philosophie –, c’est leur spécialité. Avec leur mauvais esprit, ils prétendent tout examiner ; ils se moquent de ce que d’autres croient, de ce qu’ils croient eux-mêmes, et s’attaquent de préférence au sacré, c’est-à-dire à ce qu’il est défendu d’examiner. Devant une mitre, une calotte ou un turban, ils voient rouge.

Les Lumières, ha ! ha ! ils se targuent de les avoir inventées. Tous ne sont pas athées, mais les plus hardis professent une impudence intellectuelle qui effraie et qui peut leur coûter cher. On n’oublie pas que l’un d’eux naguère, sous François Ier, fut condamné au bûcher pour sa traduction de la Bible – il avait commis un contresens, c’est-à-dire une faute de goût. Il s’appelait Étienne Dolet. Le 3 août 1546, faute de se taire, il fut étranglé et brûlé avec sa bibliothèque place Maubert, à Paris. Il n’était peut-être pas le dernier.

C’est ça, la France ?… Oui, je sais, seuls les poètes ont droit à la nostalgie – et au blasphème !

Juin 2021 – Causeur #91

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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