La série d’été de Jérôme Leroy continue, avec Le veuf de Georges Simenon, un roman moite et chaud.


Parfois, on aimerait ne pas aimer. Mais on n’y peut rien. C’est de l’ordre de l’addiction, Simenon, comme on dit de nos jours. Il nous en faut quatre ou cinq par an. Parfois deux à la suite, comme un shoot. On connaît tous ses trucs, pourtant. Depuis le temps, c’est comme dans les vieux couples, on ne peut plus rien se cacher.

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Il y a d’abord  les notations météorologiques comme fil conducteur  et comme couleur donnée au roman : il y a des romans gris, des romans pluvieux, des romans moites, des romans caniculaires, plus rarement des romans froids. Simenon contrevient ainsi à un des fameux Dix commandements pour écrire un roman du grand Elmore Léonard,  un des maîtres du polar américain, connu pour son humour, sa rapidité et sa maîtrise de l’intrigue.

« Ne commencez jamais un livre en parlant de la météo »

Simenon contrevient même au tout premier : « Ne commencez jamais un livre en parlant de la météo. » Simenon le fait tout le temps. Ca ne lui a pas mal réussi, comme quoi, les conseils pour écrire, c’est bien un truc d’Américains qui veulent avoir des méthodes pour tout et n’importe quoi, se faire des amis ou faire l’amour ou faire un riz à la mexicaine.

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Par exemple, dans le dernier Simenon, que l’on vient de s’injecter, Le Veuf (Presses de la cité, 1959), on lit dès les premières lignes : « N’en est-il pas ainsi, tous les ans, à la même époque, avec les mêmes journées de chaleur pénible et le désagrément des vêtements qui collent à la peau ? » Le Veuf sera donc un roman moite et chaud, un temps qui ne conviendra pas du tout au personnage principal, un grand mou en surpoids.

L’autre truc, ce sont les premières phrases de chapitres presque toutes interrogatives. Des questions purement rhétoriques évidemment, mais l’air de rien, ça vous dynamise le récit, ça lui donne la possibilité de rebondir. Ici, au chapitre 2 : « Peut-être n’étaient-ils pas méchants et voyaient-ils la vie seulement sous un autre angle ? » Bien sûr que si, les autres, ils sont méchants dans Le Veuf, incapables de comprendre pourquoi le grand mou, qui l’est vraiment puisqu’on apprend qu’il est impuissant, vit maritalement avec une ex-prostituée qui vient de se suicider dans un hôtel de passe, luxueux, mais un hôtel de passe tout de même.

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Odeurs ambiguës, femmes surprises au saut du lit

Après, vous avez les chapitres de longueur strictement égale, l’alternance canonique du passé simple et de l’imparfait -de vrais exemples pour manuels de grammaire si on faisait encore de la grammaire à l’école-, la troisième personne avec la focalisation interne d’un pauvre type, plus rarement d’une pauvre fille (Betty), l’espèce de vilain plaisir naturaliste à insister sur les odeurs ambiguës, la fascination morbide pour les femmes surprises au saut du lit, pour les destins rabougris des personnages secondaires coincés dans un pavillon de banlieue comme des bulots dans leur coquille, les prostituées qui font le trottoir (il y en a dans chaque roman ou presque même quand elles n’ont pas le premier rôle).

Oui, on aimerait parfois ne pas aimer, mais qu’est-ce qu’on aime ça ! A cause, sans doute de la fascination qu’il exerce depuis toujours sur nous. Une fascination dont on n’apprécie pas trop la nature : cette impression qu’il nous transforme malgré nous en personnage de ses romans, qu’il nous arrive presque, à la longue, par nous faire souhaiter être l’un d’entre eux qui attend sur les bancs, au zinc, dans des meublés, pour rien… Parce que sans doute, hypocrite lecteur, nous y reconnaissons nos frères.

Le veuf de Georges Simenon (Presses de la Cité, 1959, 50 centimes d’euros, Pêle-Mêle, Bruxelles)

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