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Salman Rushdie, le Joseph K des islamistes

Trente-trois ans après, on poignarde l’auteur des Versets Sataniques.

Salman Rushdie, le Joseph K des islamistes
Salman Rushdie à New York en 2015

Trente-trois ans après, on poignarde l’auteur des Versets Sataniques. Pour les fanatiques, ni le temps ni le pardon n’existent.


Ce que je trouve le plus glaçant dans l’attaque contre Salman Rushdie, c’est la question du Temps.

Je me souviens de la fatwa lancée par l’Iran en février 1989. Je rentrais de l’armée, je faisais mon année de prof stagiaire à Rouen. C’était la première fois que j’entendais le mot. Fatwa. L’idée que n’importe qui, n’importe quand pouvait vous tuer. Chez vous ou dans la rue, au cinéma ou sur la plage. Un canevas kafkaïen, ou de conte fantastique. Rushdie, c’est Joseph K ou ces personnages du Parrain qui ont trahi et qu’on tuera des décennies plus tard, parce que la Mafia n’oublie jamais.

Je me souviens, en 89, que l’édition française avait soudain hésité à publier les Versets sataniques paru l’année précédente au Royaume-Uni, et qui était en cours de traduction chez nous. C’est que, déjà, il y avait eu un peu partout dans le monde des émeutes, des troubles, des menaces. L’Inde ou l’Afrique du Sud avaient interdit le livre. Double peine pour l’écrivain qui pourtant avait des prises de positions plutôt progressistes qui aurait dû lui valoir la sympathie : soutien des sandinistes au Nicaragua, opposition au thatchérisme. Chirac, qu’on a connu mieux inspiré avait même déclaré : « Je n’ai aucune estime pour monsieur Rushdie. J’ai lu ce qui a été publié dans la presse. C’est misérable. Et en règle générale, je n’ai aucune estime pour ceux qui utilisent le blasphème pour faire de l’argent ».

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Je me souviens aussi que c’était ce fou de Jean Edern Hallier qui avait donné une édition pirate des Versets dans l’Idiot international pour bousculer un paysage intellectuel tétanisé. On pense ce qu’on veut du bonhomme, de son sens du scandale et des coups de pubs, des provocations d’un goût douteux,  il n’empêche qu’il l’a fait et que je dois encore avoir ce numéro de l’Idiot dans mes archives.
Mais 1989, quand même, c’est loin. Trente trois ans. L’âge du Christ. Autant dire une vie, toute une vie. En 1989, il y avait encore le Mur, des cabines téléphoniques et des juke-boxes dans les bars. Pour quelqu’un de moins de 40 ans, tout cela appartient à l’Histoire, pas à sa jeunesse, même lointaine. Par exemple pour l’agresseur, qui a vingt quatre ans, qui n’était pas né.

Le refus de la prescription

En 1989,  mon premier roman était écrit et je savais qu’il allait paraitre l’année suivante. Un truc léger, hussard. Bien loin de la satire ravageuse de Rushdie. Il n’empêche que c’est la première fois, avec cette fatwa contre Rushdie, que je me suis aperçu à quel point l’écrivain était la cible première et préférée des systèmes totalitaires ou de ceux qui voulaient se refaire une virginité sur leur dos comme la France de l’Epuration qui a plus fusillé dans la République des Lettres que dans le patronat collaborationniste.
Bah oui : un écrivain n’est pas armé. Un écrivain est seul. Ca ne coûte pas cher de le tuer. Peu de chances qu’on le venge, qu’on déclenche des représailles pour sa petite personne. Que l’Iran des mollahs veuille construire une centrale nucléaire et on les bombarde ou on décide d’un blocus. Qu’il commandite la mort de Rushdie, ça indigne vertueusement, et encore pas tout le monde, mais ça s’arrête là.
Encore une fois, ce qui est le plus atroce en ce qui concerne Rushdie, c’est le refus de toute prescription, de tout pardon  de la part des fanatiques qui ont décidé, il y a trente trois ans, de sa mort. En ce sens,  il s’agit bien d’une horreur propre à notre époque. Elle ne pardonne plus, dans aucun domaine, même les plus dérisoires. Les mollahs ont de la mémoire, les réseaux sociaux encore plus. Un coupable, même en admettant que Rushdie soit coupable de quoi que ce soit,  alors qu’il n’a fait que son boulot d’écrivain en appuyant là où ça fait mal, l’est désormais pour l’éternité. C’est la vieille malédiction qui poursuit Caïn, mais Caïn avait commis un meurtre. Pas Rushdie qui a pourtant été poursuivi toute sa vie par un œil.

L’imprescriptibilité, inventée spécifiquement pour punir les crimes contre l’humanité du nazisme et ceux qui devaient suivre, s’est généralisée.  On ne pardonne plus, à personne, jamais.  On ne pardonnera pas un livre blasphématoire, par exemple, alors que l’essence même de la littérature, c’est le blasphème.

Ce comportement a un nom : la barbarie, tout simplement et le fanatisme islamiste est aujourd’hui son visage le plus spectaculaire, même s’il n’est pas le seul.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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