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Lubrizol : la tiers-mondisation de la France

Mon cerisier de Rouen est couvert de suie

Lubrizol : la tiers-mondisation de la France
Marche pour la vérité, Rouen, 1er octobre 2019. Auteurs : Robin Letellier/SIPA. Numéro de reportage : 00926180_000003

Parole de Rouennais: cet incendie m’a donné l’impression que le monde, tel qu’il ne va pas, ne me laisserait plus rien de ce que j’aurais aimé en lui. L’incendie de Lubrizol révèle ainsi la tiers-mondisation des sociétés libérales avancées qui rognent sur les coûts de sécurité.


Nous mourons nus. C’est le titre de la novella de James Blish qui m’est revenu en mémoire quand j’ai appris l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen. Elle a paru il y a pile cinquante ans, en 1969. Il n’y a pas de hasard : elle raconte comment le monde disparaît submergé  sous ses propres ordures. J’ai vécu à Rouen les vingt-cinq premières années de ma vie. C’est une ville dont je rêve souvent la nuit alors que je ne rêve jamais de Lille où je vis depuis trente ans. Je me promène dans des rues qui ne changent pas, avec des garçons et des filles qui ne vieillissent pas.

Le thermomètre de ce qui n’est plus

J’y retourne, pas assez souvent. Je connais là-bas un jardin enclos, une chaise longue entre un vieux cerisier et un laurier. J’ai lu et rêvé, dans cet endroit précis, pendant des années, sous des ciels variables. Pour autant qu’on puisse parler de racines, les miennes sont là, dans cette ville gothique réputée pluvieuse où je n’ai pourtant que des souvenirs bleus et dorés.

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Cet incendie, au-delà de l’inquiétude pour mes proches, m’a donné en plus l’impression que le monde, tel qu’il ne va pas, ne me laisserait plus rien de ce que j’aurais aimé en lui. Je ne vais pas énumérer ici ce qui a été perdu en route, qu’il s’agisse des paysages, des combats, des façons de vivre, de se parler, de se comprendre, parfois. Ce serait trop long.

Je veux bien qu’on raconte, comme cela a été le cas ici, que c’est la faute des écologistes, que le principe de précaution est responsable d’une panique irrationnelle. C’est pousser tout de même le bouchon un peu loin. On peut jouer de ce raisonnement par l’absurde en disant aussi que les féministes sont responsables de la recrudescence des viols et des violences conjugales alors qu’elles ont surtout aidé, comme les écologistes dans leur domaine, à ce que les victimes n’hésitent plus à dire qu’elles sont, précisément, des victimes. Selon le vieil adage, ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait baisser la fièvre.

Seveso m’était contée…

D’autant plus qu’il y a tout de même des choses un peu gênantes dans Lubrizol. Ce n’est pas une catastrophe naturelle contre laquelle il n’y a rien à faire. Qui a par exemple entendu parler de la loi ESSOC, loi pour un État au service d’une société de confiance du 10 Août 2018, « loi française visant à simplifier les relations de l’administration avec les usagers notamment via l’introduction d’un droit à l’erreur et d’un droit au contrôle des administrés » ? Sur le papier, c’est beau comme du gentil macronisme : on a le droit à l’erreur, on va assouplir un peu les règlements tatillons. C’est très bien quand on est un commerçant, ça devient problématique quand on est une usine Seveso « seuil haut » et qu’on se sert ce cette loi pour contourner légalement, c’est bien ça le pire, toutes les autorités environnementales. Et le droit à l’erreur, on a vu ce que ça donne, dans ce cas-là, depuis une semaine : 5253 tonnes de produits chimiques ont été détruites dans l’incendie dans la nuit de mercredi à jeudi 26 septembre. On frémit à l’idée d’un droit à l’erreur pour les compagnies aériennes ou mieux, les centrales nucléaires. Au dernières nouvelles, à Rouen, on est en train de se demander s’il n’y aurait pas aussi des dioxines dans l’air, cette molécule dont un ingénieur chimiste et expert judiciaire nous dit sur BFM « qu’on ne sait pas les détruire », ce qui résume assez bien la folie d’une époque prométhéenne qui ne contrôle plus ses inventions.

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Le Tiers-monde près de chez de soi

Ce qui m’a aussi rappelé cette novella de James Blish, c’est la façon dont, derrière un vernis de modernité high-tech, nos sociétés libérales avancées, à force de rogner sur tous les budgets au nom d’une réduction de la dette qui est la nouvelle religion dont on ne peut ni ne doit discuter les dogmes, c’est le côté Tiers-monde que révèle l’enchainement qui a mené à cette catastrophe : par exemple, la suppression des postes de contrôleurs de ces sites Seveso dans le dernier budget alors qu’ils ne sont plus que 1246 à temps plein pour… 1300 sites et qu’ils s’étaient mis en grève dans l’indifférence générale. Autant dire que les contrôles en la matière sont à peu près aussi fréquents que ceux de l’inspection du travail. Mais pour le côté Tiers-monde, on peut aussi parler du retard à l’allumage du rectorat qui n’a donné des consignes aux chefs d’établissement qu’à 10 heures du matin le jeudi ou de la moitié des policiers présents lors de l’incendie qui sont tombés malades faute de masques adéquats.

Pour les plus anciens, ce dernier point rappellera peut-être les pompiers de Tchernobyl envoyés sans la moindre protection sur le site de la centrale. On dit souvent que Tchernobyl a marqué le début de la fin pour l’URSS. Ce ne serait pas mal, avant qu’il ne soit trop tard, que Lubrizol marque la fin d’un système qui fait de la sécurité de ses citoyens, une variable d’ajustement.

En attendant, à Rouen, mon cerisier et mon laurier sont couverts de suie. Nous mourons nus.

Nous mourons nus

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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