Après les mémoires du Professeur Choron, les éditions Wombat publient un recueil inédit de Roland Topor, l’homme qui maniait l’humour à la hache : Cent bonnes raisons pour me suicider tout de suite. Réjouissant de noirceur.


Baudelaire n’aimait pas la périodes des fêtes : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Mais Baudelaire était un sale type moyennement convivial. Il semble que Topor aussi était un sale type parce qu’il avait lui un problème avec Fêtes. A vrai dire, il est fort possible que Topor ait eu un problème avec tout, et c’est ce qui faisait son génie. Vous vous souvenez de Roland Topor (1938-1997) ? Il était ce touche à tout surdoué qui s’est illustré dans le dessin, le roman, les contes cruels, la chanson, les émissions pour la jeunesse (le génial Téléchat, la seule émission à ne pas prendre les enfants pour des demeurés) et même le cinéma : il faut revoir son Marquis, coréalisé avec Henri Xhonneux, le seul film intelligent sur Sade, un autre sale type.

Le cauchemar de Noël

Et avoir un problème avec tout en général et les fêtes en particulier, ce qui doit arriver à un certain nombre d’entre nous, peut conduire à des envies de suicide. Dans un recueil inédit, les éditions Wombat qui ont la bonne idée de publier progressivement l’ensemble de l’œuvre de Topor, on pourra lire sous la plume de l’homme au chapeau melon et au rire inimitablement sarcastique ses Cent bonnes raisons de me suicider tout de suite, suivi de Douze possibilités d’échapper à Noël.

D’un format maniable, à peine plus épais qu’un portefeuille de gilet jaune le 15 du mois, mais d’une jolie couleur rouge Mao, Topor sait se montrer diablement convaincant. On peut vouloir se suicider pour gêner l’Etat: « Le dernier  recensement ne sera plus valable »,  « Pour ne pas payer mes impôts » mais aussi par altruisme, ce qui nous emmènerait davantage du côté de l’écologie : « Mes organes peuvent servir à d’autres qui en feront un meilleur usage », « Je ne veux plus augmenter le déficit de la sécurité sociale », « Je ne peux plus vivre dans l’angoisse d’être lâché par mon déodorant. » On appréciera tout particulièrement  la raison 40, sommet d’humour noir et d’autodérision : « Pour tuer un Juif, comme tout le monde »

Topor, saint au sourire crispé

On peut être moins radical à l’approche des fêtes et se contenter d’échapper au repas de famille, aux illuminations, aux bons sentiments obligatoires avec des répliques dignes de Frank Capra pour plaindre, quelques jours par ans, pas plus, les petites marchandes d’allumettes. Les douze fiches du professeur Topor sont organisées méthodiquement en trois rubrique : « avantage », « inconvénient », « remarque ».

Par exemple, dans la dixième proposition, « Avoir un accident de voiture », l’avantage est de transformer Noël en anniversaire de votre accident mais dans la cinquième mais si comme dans la septième proposition, vous choisissez de rester enfermé dans un ascenseur, Topor remarque qu’il faut alors s’arranger pour être enfermé « avec une personne de l’autre sexe. »

Même sur le mode mineur comme dans ce plaisant petit livre, on mesure aujourd’hui chaque jour un peu plus la radicalité de Topor, ce saint paradoxal au sourire crispé dont le génie pousse le mauvais goût jusqu’aux rivages étranges de la poésie et de l’étrange.

Cent bonnes raisons pour me suicider tout de suite, Roland Topor (Wombat, 2018)

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