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On devrait avoir le droit de dire ce que l’on voit

Le réel, quel bordel !

On devrait avoir le droit de dire ce que l’on voit
"L'Incrédulité de saint Thomas", Le Caravage, vers 1603. ©D.R.

Il est parfois mal vu de se référer au “réel”. Surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer la perte d’identité de la France et de l’Europe confrontées au péril migratoire. On devrait pourtant avoir le droit de dire ce que l’on voit.


Alors que paraît en France le livre magistral du lanceur d’alerte Douglas Murray (L’Étrange suicide de l’Europe) – chargé de « réel » de la cale au pont comme un bateau de sa cargaison – des esprits subtils ironisent sur le fait qu’on puisse encore se référer au « réel » comme à une sorte de mètre-étalon. Tandis que la diversité animale s’appauvrit, l’espèce humaine produirait même une variété nouvelle de chantres obstinés du réel. Ainsi verrait-on déambuler dans les mornes plaines de la stupidité humaine quelques spécimens particulièrement inquiétants de l’homo reactus reprenant à leur compte, mais en les retournant, les postures intellectuelles d’homo festivus[tooltips content=”Figure de l’individu « festif » postmoderne dans l’œuvre de Philippe Muray.”]1[/tooltips] qui aurait ainsi muté en son contraire, selon des lois anthropologiques encore mal connues. Est-ce donc festivus qui, las de ses jeux infantiles, se serait transformé en reactus ; ou ce dernier était-il tapi dans l’innocence apparente de festivus ? Une enquête devrait être menée sur ce passionnant sujet !

Peut-on réagir sans être “réactionnaire” ?

Toujours est-il que reactus – figure postmoderne du « réactionnaire » on l’aura compris – serait à la fois l’idiot dont on se moque, et le parfait salaud dont il conviendrait de débarrasser la planète. N’est-il pas d’ailleurs un archaïsme dont témoigne le vocabulaire employé pour le désigner, et qui sent bon le xixe siècle épris de taxinomies et soucieux de hiérarchiser les espèces ? Qui est en effet reactus sinon un « homme » qui, infidèle à sa vocation de sapiens, se serait recroquevillé sur lui-même et désespérément accroché, comme la moule à son rocher, à un amalgame de fantasmes personnels qu’il prend pour le réel ? Un homo erectus en débandade en somme ou, ce qui ne vaut guère mieux, un nostalgique du « pays réel » cher à Maurras, dont Bernanos disait qu’il était un « fruit pétrifié » (Les Enfants humiliés). » Subsiste-t-il donc aujourd’hui la moindre chance d’être quand il le faut réactif sans être aussitôt jugé « réactionnaire » ? Il y va pourtant de la survie de notre culture.

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Certains Européens demeurent en effet persuadés qu’il leur suffira d’arracher un à un les pavés du réel pour découvrir la plage où une humanité réconciliée pourra s’ébattre en toute liberté, égalité, fraternité. L’irréalisme de cette fuite en avant ne peut qu’inviter à la vigilance quiconque ose encore voir dans le réel la jauge dont on ne saurait ignorer l’existence sans entacher d’erreur ses jugements et comportements. Non, la chasse au réel n’est pas aussi subjective et aléatoire que celle au snark racontée par Lewis Carroll, et le réel n’est pas davantage le résultat des seules statistiques, ni un joker qu’on sort de sa poche au bon moment. Le réel est de prime abord un obstacle qui contraint à davantage d’attention et de discernement. Contre le réel on se cogne, on se blesse souvent, et il est vain de prétendre en triompher comme on le ferait d’un ennemi passager. Personne n’est au demeurant détenteur d’un réel unique et homogène qui serait à l’abri des tensions et disparités qui ont de tout temps marqué l’histoire des sociétés. Aussi bigarré et complexe soit-il, le réel est pourtant toujours le rempart contre l’illusion, l’auto-intoxication à quoi sont en train de céder les sociétés occidentales éprises d’une « réalité » euphorisante qui viendrait aplanir les aspérités de l’aventure humaine.

La prise en compte du réel est rarement plaisante

Opposant le « principe de réalité » à celui de plaisir, Freud a clairement montré que la prise en compte du réel est rarement plaisante, et que telle n’est pas, d’ailleurs, sa finalité qui est de construire une personnalité sur d’autres bases que la somme de ses illusions. Démasquant ainsi la propension de l’être humain à se détourner de la réalité lorsqu’elle lui déplaît ou le contraint trop sévèrement, la psychanalyse freudienne montrait aussi la voie d’une exégèse du réel dépassant de loin le cadre de la cure : partout où il y a déni, attendez-vous à trouver du réel ! L’entêtement de certains de nos contemporains à ne pas voir, entendre, comprendre ce qui est en train de se jouer sous leurs yeux – la disparition relativement proche de l’Europe pour tout dire – devient alors l’indice qu’on est bien devant un gisement, une poche de réel qu’il faut à tout prix mettre au jour si on veut éviter un coup de grisou fatal.

Les philosophes ont à cet égard une certaine responsabilité dans le déni de réalité qui frappe actuellement le monde occidental, quand bien même ils se sont depuis Platon employés à démasquer les illusions qui entravent la marche vers la vérité de l’esprit libéré de ses chaînes. C’est qu’il ne suffit pas d’aimer le vrai, et d’en chercher la meilleure formulation, pour étreindre en pensée « la réalité rugueuse » dont a si bien parlé Rimbaud. Le vrai peut n’être qu’une coquille vide, tandis que dans le réel subsiste la « chose » (lat. res) qui refuse de se laisser dissoudre, annexer, manipuler par les stratèges de la pensée, et qui donne au réel sa texture, sa densité, son opacité parfois. Dans quelle caverne sommes-nous donc aujourd’hui enfermés, nous qui ne jurons que par des vérités qui nous masquent la réalité ? De quelle forme de folie sommes-nous atteints, dont donne un aperçu la fable rapportée par le penseur danois Søren Kierkegaard[tooltips content=”Post-scriptum définitif et non scientifique aux miettes philosophiques (1846).”]2[/tooltips], en quête d’un réel qui résisterait aux ratiocinations philosophiques et aux consensus sociaux ?

C’est l’histoire d’un fou…

C’est l’histoire édifiante d’un fou qui, échappé de l’asile psychiatrique où il était enfermé, se pensait suffisamment malin pour paraître normal et échapper aux poursuites. Trouvant sur son chemin une boule de jeu de quilles, il la mit dans la poche de sa jaquette et, comme la boule lui frappait le derrière à chaque pas qu’il faisait, l’idée lui vint d’apporter la preuve de sa santé mentale en prononçant la phrase : « Boum ! La Terre est ronde ! » Quel homme sensé pourrait dire le contraire ? La démonstration lui semblait donc impeccable, et c’est rasséréné qu’il aborda ses concitoyens plus faciles à convaincre que son médecin, conscient qu’il ne suffirait pas pour guérir son malade de lui dire que la Terre est plate. L’Europe est, elle aussi, malade du décalage entre des énoncés théoriques en apparence irréprochables, et une « réalité » qu’ils échouent désormais à étreindre.

Sans doute cette faille ne s’est-elle pas ouverte en un jour, et c’est depuis plus d’un siècle que les avant-gardes européennes, artistiques et intellectuelles s’acharnent à déconstruire systématiquement la notion même de réalité; au point qu’on ne puisse aujourd’hui plus dire sans risque de représailles qu’au train où vont les choses, l’Europe surpeuplée et fortement islamisée sera probablement méconnaissable d’ici moins de cinquante ans et n’aura plus rien d’ « européen ». Cette probabilité n’est évidemment pour l’heure ni vraie ni réelle puisque cet événement ne s’est pas encore produit, mais, à défaut d’être vrai, il est déjà une réalité qui pose une question aux Européens pour qui cette éventualité fait d’ores et déjà sens, et leur impose de sortir de leur mutisme : Est-ce vraiment ce que nous voulons ? Quand avons-nous décidé qu’il en serait ainsi ? Est réel tout ce qui interpelle, et pas seulement les faits avérés.

On ne fabrique pas du « réel »

Aussi faudrait-il admettre – comme le prouve le sacrifice récent du colonel Beltrame – que la réalité on ne peut plus rugueuse du monde actuel n’a que faire des jugements savants, mais appelle désormais des témoins prêts, comme le disait Pascal[tooltips content=”« Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger », dans Pensées, Br. 593.”]3[/tooltips], à se faire égorger pour défendre la crédibilité de leur témoignage. Tel pourrait bien être le point critique du tragique postmoderne, rarement perçu comme tel, auquel les Européens sont collectivement parvenus sans en prendre à l’évidence toute la mesure ; et les quelques témoins authentiques d’un réel en perdition sont autant de sentinelles face à cette forme aiguë de nihilisme qu’est La Fatigue d’être soi si bien analysée par Alain Ehrenberg : une dépression sournoise qui n’atteint plus seulement les individus en perte de vitalité et d’identité, mais les peuples européens doutant de leurs raisons d’être.

La réactivité reste donc de mise face à cette déferlante suicidaire. Réagir quand il en est encore temps est tout le contraire de la position bêtement « réactionnaire » prêtée par ses détracteurs à homo reactus, sorte de ventriloque à la fois sénile et puéril. Qui réagit à bon escient et au bon moment est contraint de penser le réel au présent, et non dans un futur idyllique ou par rapport à un passé dont la malfaisance imposerait la réécriture. On ne fabrique pas du « réel » sur commande comme le croient les fossoyeurs de l’Histoire dont la belle âme s’accommode de pareille imposture. S’il arrive à homo reactus de se répéter au point qu’on l’accuse de ressasser, c’est tout simplement que « l’impérieuse prérogative du réel » (Clément Rosset, Le Réel et son double) lui impose de ne pas s’y dérober.

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Juin 2018 - #58

Article extrait du Magazine Causeur


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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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