Il est parfois mal vu de se référer au « réel ». Surtout lorsqu’il s’agit de dénoncer la perte d’identité de la France et de l’Europe confrontées au péril migratoire. On devrait pourtant avoir le droit de dire ce que l’on voit.


Alors que paraît en France le livre magistral du lanceur d’alerte Douglas Murray (L’Étrange suicide de l’Europe) – chargé de « réel » de la cale au pont comme un bateau de sa cargaison – des esprits subtils ironisent sur le fait qu’on puisse encore se référer au « réel » comme à une sorte de mètre-étalon. Tandis que la diversité animale s’appauvrit, l’espèce humaine produirait même une variété nouvelle de chantres obstinés du réel. Ainsi verrait-on déambuler dans les mornes plaines de la stupidité humaine quelques spécimens particulièrement inquiétants de l’homo reactus reprenant à leur compte, mais en les retournant, les postures intellectuelles d’homo festivus1 qui aurait ainsi muté en son contraire, selon des lois anthropologiques encore mal connues. Est-ce donc festivus qui, las de ses jeux infantiles, se serait transformé en reactus ; ou ce dernier était-il tapi dans l’innocence apparente de festivus ? Une enquête devrait être menée sur ce passionnant sujet !

Peut-on réagir sans être « réactionnaire » ?

Toujours est-il que reactus – figure postmoderne du « réactionnaire » on l’aura compris – serait à la fois l’idiot dont on se moque, et le parfait salaud dont il conviendrait de débarrasser la planète. N’est-il pas d’ailleurs un archaïsme dont témoigne le vocabulaire employé pour le désigner, et qui sent bon le xixe siècle épris de taxinomies et soucieux de hiérarchiser les espèces ? Qui est en effet reactus sinon un « homme » qui, infidèle à sa vocation de sapiens, se serait recroquevillé sur lui-même et désespérément accroché, comme la moule à son rocher, à un amalgame de fantasmes personnels qu’il prend pour le réel ? Un homo erectus en débandade en somme ou, ce qui ne vaut guère mieux, un nostalgique du « pays réel » cher à Maurras, dont Bernanos disait qu’il était un « fruit pétrifié » (Les Enfants humiliés). » Subsiste-t-il donc aujourd’hui la moindre chance d’être quand il le faut réactif sans être aussitôt jugé « réactionnaire » ? Il y va pourtant de la survie de notre culture.

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Certains Européens demeurent en effet persuadés qu’il leur suffira d’arracher un à un les pavés du réel pour découvrir la plage où une humanité réconciliée pourra s’ébattre en toute liberté, égalité, fraternité. L’irréalisme de cette fuite en avant ne peut qu’inviter à la vigilance quiconque ose encore voir dans le réel la jauge dont on ne saurait ignorer l’existence sans entacher d’erreur ses jugements et comportements. Non, la chasse au réel n’est pas aussi subjective et aléatoire que celle au snark racontée par Lewis Carroll, et le réel n’est pas davantage le résultat des seules statistiques, ni un joker qu’on sort de sa poche au bon moment. Le réel est de prime abord un obstacle qui contraint à davantage d’attention et de discernement. Contre le réel on se cogne, on se blesse souvent, et il est vain de prétendre en triompher comme on le ferait d’un ennemi passager. Personne n’est au demeurant détenteur d’un réel unique et homogène qui serait à l’abri des tensions et disparités qui ont de tout temps marqué l’histoire des sociétés. Aussi bigarré et complexe soit-il, le réel est pourtant toujours le rempart contre l’illusion, l’auto-intoxication à quoi sont en train de céder les sociétés occidentales éprises d’une « réalité » euphorisante qui viendrait aplanir les aspérités de l’aventure humaine.

La prise en compte du réel est rarement plaisante

Opposant le « principe de réalité » à celui de plaisir, Freud a clairement montré que la prise en compte du réel est rarement plaisante, et que telle n’est pas, d’ailleurs, sa finalité qui est de construire une personnalité sur d’autres bases que la somme de ses illusions. Démasquant ainsi la propension de l’être humain à se détourner de la réalité lorsqu’elle lui déplaît ou le contraint trop sévèrement, la psychanalyse freudienne montrait aussi la voie d’une exégèse du réel dépassant de loin le cadre de la cure : partout où il y a déni, attendez-vous à trouv

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Juin 2018 - #58

Article extrait du Magazine Causeur

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