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Poutine: pour le comprendre, il suffit de l’écouter

Vladimir Poutine, le maître de la parole. Une analyse de Philippe-Joseph Salazar, rhétoricien

Poutine: pour le comprendre, il suffit de l’écouter
D.R.

Aveuglés par nos préconceptions, et floués par un décor plutôt laid sans les ornements officiels habituels, nous n’avons pas écouté attentivement la longue démonstration de Vladimir Poutine du 21 février.


Lorsque Vladimir Poutine prit la parole, le 21 février, dans une intervention télévisée, en russe bien entendu et non pas dans l’anglais de centre commercial qui a la faveur des décideurs internationaux (que ce soit le président ukrainien ou le secrétaire général de l’OTAN), les réactions des grands médias occidentaux, du Guardian au New York Times en passant par Le Parisien, ont été unanimes quant à la nature de son discours : il était trop long, compliqué, enflammé, passionné, décousu, colérique. L’Élysée, devenu une succursale du docteur Lacan, l’a même qualifié de « paranoïaque ».

Aveuglés par nos préconceptions

On peut se moquer des journalistes et plaindre les politiques, qui n’ont pas la patience d’écouter ou de trouver une bonne traduction. Mais ce qui est impardonnable de la part de personnes formées aux techniques de communication, est de ne pas comprendre que, en rhétorique, une prise de parole vise toujours un résultat déterminé par la personne qui parle. A cet égard, la performance oratoire du président russe, le 21 février, était exemplaire de ce que les médias sont incapables de voir, aveuglés qu’ils sont par leurs préconceptions. Ils sont habitués à un format de prise de parole qui n’a quasiment pas varié au cours de la succession de déclarations publiques de politiques et de porte-paroles qui a rythmé la longue crise ayant mené à la situation actuelle. A chaque fois, le responsable monte sur un podium ou traverse une scène, se place derrière un pupitre avec un logo ou un sceau d’office, et parle debout, costume sobre ou tailleur-pantalon. Le tout est américain et « corporate ». Quand un président américain monte au pupitre, on lui ajoute des drapeaux et des tentures, car du côté de Washington DC on aime bien les passementeries. Tel est le décor de la parole « responsable » attendue par les médias !

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Le décor a floué les observateurs

Or Poutine, qui sait manier le genre quand il le faut, a prononcé son discours de presqu’une heure assis à un bureau plutôt laid, sans les ornements officiels surajoutés dont raffolent les Américains et leurs émules. Un bureau sans prétention, avec trois téléphones loin d’être le dernier cri. Il n’était pas débout. Il ne haranguait pas. Il commentait une situation pour ses compatriotes, en adoptant une posture de pédagogue. Pendant une heure, il a expliqué, mais personne dans les médias occidentaux n’a pris la peine d’écouter attentivement. C’est d’autant plus étonnant que « faire de la pédagogie » est un mantra de la classe politique française. Mais, quand on « pédagogise » en France, le maître est à son pupitre, debout, énonçant ses directives comme un pion – style Castex – ou assis sous les projecteurs et les lambris – style présidentiel. Là, Poutine a « pédagogisé » assis, et dans un décor de DRH des années 80. Donc le commentariat n’a pas pris son effort de pédagogie au sérieux et, leurré par cette mise en scène sans faste, n’a pas compris la logique très claire de son intervention. Car l’intervention de Poutine présentait une argumentation logique : paragraphe par paragraphe, il a expliqué (à sa manière mais là n’est pas la question) les antécédents de la crise, rappelant l’histoire de l’Union Soviétique et de son démantèlement, ensuite l’histoire des accords de l’après-guerre-froide, le changement de régime en Ukraine, en concluant par l’impasse qui en résultait. On peut ne pas être d’accord, mais encore faut-il écouter et comprendre le raisonnement de Poutine. Au lieu de faire cet effort, nos médias et commentateurs s’en sont moqués, se plaignant qu’il leur casse les pieds en déblatérant pendant une heure.

Quelques heures après, Poutine signait un traité d’amitié avec les deux républiques sécessionnistes du Donbass et un jour après il activait ce pacte d’assistance et frappait de manière préemptive l’ancienne république soviétique d’Ukraine, prenant par surprise médias et politiques. C’est le décor qui a floué les observateurs. En rhétorique, nous avons une expression : ce qui est évident est « sub oculos subjectio », une mise sous les yeux. Encore faut-il savoir regarder autre chose que son nombril et écouter autre chose que sa propre voix.


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Rhétoricien et philosophe français. Dernier ouvrage: "Suprémacistes, l'enquête mondiale chez les gourous de la droite identitaire" (Plon, 2020)

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