Pierre Vermeren publie Déni français. Selon lui, la guerre d’Algérie s’est déplacée dans l’hexagone: c’est le conflit larvé du fameux « séparatisme » dont on nous parle ces jours-ci. Hadrien Desuin relève toutefois des points faibles à son analyse.


 

Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Paris-Sorbonne, n’est pas le premier à se pencher sur les rapports douloureux entre la France et l’islam. Déni français, le titre, peut se comprendre dans la mesure où l’auteur fait remonter à la surface des événements parfaitement connus et documentés mais refoulés par les élites. La volonté de vivre-ensemble coûte que coûte cherche à enfouir au fond de notre mémoire un réel qui divise. Cet état des lieux, quoique nécessaire et pertinent, a des limites. L’auteur revient par exemple sur l’affaire Merah ou Charlie Hebdo ou encore sur la querelle intellectuelle entre Olivier Roy, François Burgat et Gilles Kepel, mais sans réelle nouveauté ni avancée.

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L’intérêt du livre est certes de croiser les enjeux diplomatiques et intérieurs, un peu à la manière de Christian Chesnot et Georges Malbrunot dans Qatar Papers. Vermeren rappelle combien notre politique étrangère a eu des effets dévastateurs sur l’islam en France et la lutte contre le terrorisme. Il s’agit donc d’une bonne revue de la politique arabe de la France et d’un réquisitoire de plus sur l’islam en France.

Tropisme marocain et rapport à l’Algérie… conflictuel

Il est vrai aussi que Vermeren revient avec à propos sur les origines de notre incapacité à concevoir la prédication musulmane telle qu’elle est. Orientalisme, nostalgie du temps béni des colonies, totem de l’islam médiéval andalou, tourisme sexuel, corruption des journalistes français, influence du progressisme catholique, nous avons de multiples excuses. Certaines choses sont assez bien vues, comme par exemple le choc des cultures entre le quai d’Orsay et le ministère de l’intérieur, aux prérogatives grandissantes dans nos relations avec le Maghreb. Le livre explique bien le tropisme marocain de la France, toujours dans un rapport douloureux avec l’Algérie.

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Mais le livre butte une nouvelle fois sur la question de bâtir, ou non, un islam de France plutôt qu’un islam en France. Certains essayistes comme Alain Minc ou Hakim Al Karaoui proposent un islam concordataire pour en finir avec les financements étrangers. Cette fausse bonne idée remet en cause les fondements laïcs de la République tout en niant la contribution modératrice des pays maghrébins par rapport à celle beaucoup plus radicale des frères musulmans du Golfe ou de Turquie. Elle présuppose par ailleurs que l’islam est une religion réformable et hiérarchisée et que les musulmans français sont nécessairement plus modérés que leur co-religionnaires du monde arabe, ce que les résultats électoraux tend à infirmer.

Le Maghreb n’est pas uniforme

Finalement l’auteur appelle à faire respecter les lois actuelles et à arrêter de tergiverser.

Trop souvent, des raisons sécuritaires ou financières contraignent les autorités à des demi-mesures voire à de la complaisance vis-à-vis des frères musulmans et des salafistes. Il suggère de renoncer à une politique arabe globale et à se concentrer sur le Maghreb. Idée séduisante mais peu réaliste aux vues des dissensions entre ces mêmes pays maghrébins.

Déni français, Pierre Vermeren, Albin Michel, novembre 2019, 283 p

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