La philosophie au lycée n’est plus qu’un vase creux. Le niveau des copies du bac est, bien souvent, affligeant: selon ce professeur qui l’enseigne, elle ne devrait plus être une matière obligatoire.


Hier, lundi, les élèves de Terminale générale et technologique ont commencé les épreuves du bac avec la philosophie. Comme chaque année, les médias ont glosé sur les sujets tombés. Mais aucun ne s’est interrogé sur ce qu’ont réellement produit les candidats. Or, il vaudrait la peine qu’on s’y intéresse, car réside ici l’une des grandes illusions du « modèle français ».

Tout ce que je sais, c’est qu’ils ne savent rien

Le moins qu’on puisse attendre d’un élève qui a reçu pendant neuf mois un enseignement de philosophie c’est une capacité d’analyse conceptuelle, un raisonnement logiquement articulé et un minimum de culture philosophique. Dix-huit ans de correction de bac et d’échanges avec mes collègues professeurs m’ont appris qu’aucun de ces objectifs n’est atteint. Là où l’on attend une analyse du sens de la question posée (afin d’en montrer le caractère non évident, problématique), 90 % des élèves en ont une lecture plate et purement intuitive. Tandis qu’on demande à l’élève de développer, d’approfondir le problème, on a droit, dans l’immense majorité des cas, à un plan stéréotypé où s’affrontent des opinions à la recherche d’une improbable synthèse. Mais ce qui frappe le plus c’est la totale indigence des références philosophiques, tant en ce qui concerne les concepts importants qu’en ce qui concerne les auteurs.

A lire aussi: Bac: science sans connaissances n’est que ruine de la philosophie

Soyons francs : les neuf mois d’enseignement de philosophie ne laissent aucune trace dans l’esprit d’une majorité d’élèves, lesquels ont cessé depuis longtemps de travailler la matière. Constat que les correcteurs font chaque année mais dont il est interdit de parler publiquement sous peine de se voir traiter de fossoyeur de la pensée, de l’humanisme, de la citoyenneté, du vivre-ensemble, etc. (rayez les mentions inutiles).

La philo qui cache la forêt 

Mais le constat est là. Depuis longtemps déjà la philosophie n’est plus qu’un symbole servant à entretenir l’illusion d’une continuité entre le lycée actuel et celui d’hier (disons d’avant 1975). Tandis qu’arrivaient en Terminale un nombre croissant d’élèves maîtrisant mal les raisonnements abstraits et les techniques de dissertation, on a dans un même mouvement réduit les horaires de la discipline et étendu son enseignement aux filières technologiques à raison de deux heures hebdomadaires. Tout le monde « avait droit » à la philosophie. Les résultats de cette technique de l’épandage ne se firent pas attendre : les enseignants dépensèrent de plus en plus d’énergie pour des résultats quasiment nuls. Et comme dans l’Education nationale l’objectif numéro un est de sauver les apparences, on décida de gonfler les notes, les pressions de l’administration rencontrant parfois la complicité de professeurs soucieux de « préserver les effectifs ».

Philo pour tous, intérêt pour personne

Rompons avec cette attitude lâche et démagogique. D’abord, la philosophie ne doit plus être enseignée au lycée comme une matière générale mais comme une option (dotée d’horaires suffisants). Après une présentation en Seconde, elle pourrait être enseignée, à ceux qui l’auraient choisie, en Première et en Terminale, selon des modalités proches de celles d’aujourd’hui ; avec cependant la rédaction en Terminale d’un petit mémoire sur un sujet librement choisi avec le professeur. Seule une minorité d’élèves suivrait donc cet enseignement au lycée ; mais au moins serait-ce une minorité motivée et qui aurait le temps d’approfondir sa culture philosophique. Bien sûr, il faudra recycler une partie des 3 800 professeurs de philosophie. Mais une politique plus ambitieuse de l’Etat en matière de reclassement des fonctionnaires y pourvoirait. Ce serait d’autant moins difficile que – et ce serait le deuxième point de la réforme – l’on pourrait employer une partie des professeurs agrégés à des cours spécialisés en licence (dans le cadre de la continuité lycée-supérieur). Il ne serait pas mauvais en effet que des étudiants juristes aient quelques cours de philosophie du droit, des étudiants en science des cours de philosophie des sciences, des futurs médecins des cours de bioéthique, etc. Là encore on peut parier sur une meilleure motivation.

Bien sûr, rompre avec le formidable gâchis humain et financier actuel demandera un peu de courage. Mais, en fin de compte, on jugera cette réforme sur la question essentielle : prend-on oui ou non la philosophie au sérieux dans ce pays ?

Lire la suite