Que notre cinéma est devenu poussif, un brin démago et sentencieux ! Il s’enlise dans le vaudeville bourgeois où les bons sentiments ont remplacé les bons mots. Les dialogues tournent au ralenti. Les acteurs cachetonnent. Les actrices dévoilent un sein par conscience professionnelle. Les sujets de société sont traités par-dessus la jambe copiant le déroulé des JT. La musique vient se poser tel un cataplasme pour noyer l’ensemble dans un assourdissant bruit de fond. La réalisation planplan ne s’aventure guère au-delà du cahier des charges imposé par la télé. Qui paye le plus, peut le moins. Et le public suit le mouvement par habitude et lassitude. Tout ça manque de nerf et de style. En fait, notre société en fin de cycle ne peut produire que de la mollesse et de la résignation. Alors, on se rend dans les salles comme on lit les éditos moralisateurs de la presse française, avec une pointe d’amertume. Puis, un jour, on tombe sur  On l’appelle Jeeg Robot, film italien de Gabriele Mainetti en tous points opposé à notre manière de penser et de façonner un long-métrage à la truelle.

Oeuvre dingue et poétique

Les Italiens ont toujours été de bien meilleurs bâtisseurs que nous. A l’écran, la différence esthétique se voit. Nos cases préétablies avec leur rente de situation dégringolent de leur piédestal. Il y a dans cette œuvre dingue et poétique tout ce qui nous fait cruellement défaut : l’audace de mélanger les genres, le rythme crépitant, la tension sans les roulements de tambours, le comique d’une violence gratuite et la profondeur des simples d’esprit. Nos petits films d’intellectuels satisfaits d’eux-mêmes et nos rires préfabriqués prennent un coup de tête magistral. Enzo, voleur à la tire mutique interprété par Claudio Santamaria tente d’échapper à la police dans les rues de Rome. Pour sauver sa peau, il se jette dans les eaux du Tibre sans se douter que son organisme s’imprègnerait d’une substance radioactive sorti d’un baril de déchets toxiques. Il hérite miraculeusement d’une force surhumaine et de capacités de régénération qu’il va s’empresser d’utiliser à des fins criminelles. Avec la même idée de départ, les Américains en auraient tiré un film à effets spéciaux grotesques et excès d’hémoglobine.

Le gitan et la candidate de télé-réalité

Mainetti ne tombe pas dans le piège de l’explosif narratif. Il ne perd jamais pied avec la réalité de son pays. Le tour de force de ce quasi-néophyte dans le métier est de réussir à parler de l’Italie d’aujourd’hui, de la misère crasse, de l’enfance bafouée, de la solitude des damnés et de ce fil invisible qui retient encore à la vie. C’est parce que son film de 2015 (diffusé en mai 2017 chez nous) déborde de partout comme un premier roman qu’il touche et secoue. Dans la nudité de son appartement, Enzo Ceccotti se transforme en Jeeg Robot, un personnage de manga des années 70. Le spectacteur retient son souffle, il ne sait plus très bien où il se trouve. On l’appelle Jeeg Robot tient autant du conte fantastique, de la série noire, de l’histoire d’amour impossible, de la farce que de la satire sociale, tout en empruntant des références aux films d’animation japonais et aux classiques de Sergio Leone. Ce type-là ne recule devant rien. A objet non identifié, Mainetti a choisi des acteurs peu connus : le terrifiant Luca Marinelli qui joue le rôle du « Gitan » et la princesse Ilenia Pastorelli, candidate de télé-réalité qui met KO toutes les comédiennes du Conservatoire.

Pluie de récompenses

Partout où il a été montré, ce film a remporté une pluie de récompenses : 7 David di Donatello (l’équivalent des César), le Prix du Jury Gérardmer en 2017, un Prix Ettore Scola au Festival de Bari, etc. Mainetti, cinéaste virtuose sans carcans, passe, en un éclair, d’une scène de combat au drame familial. Son « Jeeg Robot » aux pouvoirs démultipliés a des allures d’Ulysse. Quant à Ilenia Pastorelli, son numéro d’équilibriste entre la folie et la raison éblouit. Elle a la grâce des possédées. Sa volupté érotique lui procure un supplément d’âme. Ce film tourné par un anonyme avec une équipe pour partie « débutante » nous plonge dans l’embarras devant nos productions amorphes. En bonus de ce DVD, vous pourrez visionner son court-métrage Tiger Boy, un vrai coup de poing ainsi que les répétitions de ses trois acteurs principaux, une leçon de cinéma.

On l’appelle Jeeg Robot de Gabriele Mainetti – DVD AB Vidéo.