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L’oligarque russe et le vignoble français

Et si Dionysos était russe?

L’oligarque russe et le vignoble français
Pézenas vue générale depuis le Sud-Est en 2013 © Wikimedia Commons

Les sanctions occidentales contre la Russie affectent également l’économie française. En effet, un oligarque russe, Dmitri Aleksandrovitch Pumpyanskiy, visé par les sanctions et possédant un vignoble à Pézenas en Occitanie, voit l’avenir de son domaine viticole et les emplois qu’il a créés en péril.


Envie d’investir dans le secteur du vin, à un prix défiant toute concurrence ? Le Prieuré de Saint Jean de Bébian, un véritable bijou appartenant à un oligarque russe qui a fait l’objet de sanctions, est situé au milieu de 32 hectares de vignes astucieusement entretenues, nichées dans un magnifique coin du sud de la France.

Un tout nouvel atelier de production climatisé est équipé des technologies du dernier cri. Il y a même un restaurant étoilé Michelin où l’on peut accueillir des clients. Dans un village voisin, un château dans un parc clos peut être réservé. Et le tout se trouve à seulement 20 minutes de l’aéroport de Béziers où l’on peut faire atterrir son jet privé.

La France, lieu d’investissement pour de nombreux Russes

Aux abords de Pézenas, commune située dans le département de l’Hérault, le site est depuis 2009 la propriété de l’oligarque russe, Dmitri Aleksandrovitch Pumpyanskiy, bien que plus récemment, il s’est avéré que c’est son fils, Alexandre, 35 ans, qui en serait le véritable propriétaire. Mais l’est-il vraiment ? C’est compliqué.

Beaucoup d’actifs en France appartenant à des oligarques sont en jeu, et certains investisseurs se demandent si ce n’est pas le moment d’en profiter. En théorie, la France a l’air d’être un terrain de chasse propice où trouver des actifs russes ayant fait l’objet de sanctions. Pour un grand nombre d’oligarques – il y en a des centaines – qui sont maintenant sur la liste des sanctions, un appartement chic à Paris et une luxueuse villa sur la Côte d’Azur ont longtemps été des éléments incontournables pour affirmer leur statut social. Pour les plus riches de tous, la terre d’élection est Saint-Barthélemy. Mais qui sont les vrais propriétaires de ces actifs, et sera-t-il possible de les saisir ? Ici également, les réponses ne sont pas évidentes.

Business As Usual

N’est-ce pas plutôt vulgaire ou même immoral de profiter de l’horrible tragédie en Ukraine ? Telle est la question qu’on pourrait raisonnablement poser aux requins qui tournent autour de leur proie éventuelle. Pas du tout ! répondent les requins : c’est au contraire une méthode expéditive qui permet de faire rendre gorge, sur le plan financier, à des gens dont les gains sont au mieux inexpliqués et souvent mal acquis. Mais la situation compliquée du Prieuré de Saint Jean de Bébian est sans aucun doute le reflet d’un problème plus large, car il faut des efforts extraordinaires pour pénétrer les structures de propriété opaques qui entourent ces actifs. Et ce problème n’est pas propre à la France.

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Les cyniques suggèrent que le Prieuré de Saint Jean de Bébian a tout d’une machine à blanchir de l’argent, c’est comme si elle avait une enseigne lumineuse qui l’annonçait ! Ce qui est certain, c’est que c’était avant tout un bon outil pour transformer les tuyaux en acier – ayant fait la fortune de Pumpyanskiy – en une gamme attrayante de vins vendus entre 10 et 40 euros. De plus, l’arrivée de Pumpyanskiy a été un gigantesque coup de pouce économique pour Pézenas. Il s’est montré un investisseur enthousiaste et confiant, faisant construire de nouveaux bâtiments, installant les derniers équipements de vinification à commande numérique, embauchant des vignerons, tout en continuant à diriger son entreprise principale, OAO TMK, un fabricant de tuyaux en acier pour l’industrie pétrolière et gazière.

Patron humain et philanthrope

Pumpyanskiy est loin d’être à la rue, mais ce n’est pas un oligarque de la catégorie supérieure. La valeur de ses avoirs nets a été estimée à deux modestes milliards de dollars. Il possède l’un des yachts transocéaniques les plus compacts, l’Axioma, valant 75 millions de dollars. Le vin semble avoir été sa passion, au point qu’il a investi plusieurs millions dans l’Hérault, sans en avoir retiré le moindre bénéfice, selon des sources crédibles. Il est, d’après tous les témoins sur place, un patron humain qui paie bien, est reconnaissant et prévenant envers son personnel. De plus, c’est un véritable passionné de viticulture.

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Fervent chrétien, il a effectué une magnifique restauration de la chapelle du domaine, vieille de 1 000 ans. Dans le nouveau pavillon, il a installé le chef étoilé Matthieu de Lauzun et créé un petit hôtel de dix chambres, décoré par l’architecte de Marrakech, Raymond Morel. L’ambiance est de bon goût, le restaurant et l’hôtel ont créé encore plus d’emplois, ce n’est rien de moins qu’un splendide effort pour améliorer le tourisme viti-vinicole dans une région qui est loin d’être riche. Que ce soit complètement non rentable est une autre affaire. 

Quel avenir pour l’entreprise de l’oligarque et ses employés ?

Récemment, son fils de 35 ans, Alexander, s’est davantage impliqué dans l’entreprise. Lorsque les Pumpyanskiy sont arrivés, il a acquis une réputation locale de playboy. Il a même réussi à écraser un petit avion en manquant de carburant à l’approche de la piste d’atterrissage de l’aérodrome local, ce qui jette un certain doute sur son bon jugement. Mais malgré tous les ragots sur cette famille, qui faisait leurs visites dans le convoi composé de Mercedes G-Wagons qui caractérise tous les oligarques, l’argent ne manquait jamais pour garder Bébian à flot. Maintenant, son avenir est incertain. La douzaine d’employés est inquiète, leur avenir n’est pas scellé. On m’a dit que Pumpyanskiy, vers le début du mois, avait peut-être utilisé des sociétés offshore pour transférer à la hâte le contrôle du domaine à son gestionnaire français de longue date, en tant que « fiduciaire ». Mais on ne sait pas si ce transfert est juridiquement solide. Ces mesures sont très récentes et on ne sait pas encore quelle va être l’attitude adoptée par les autorités françaises. Un vigneron local me dit qu’il est tout simplement impossible de vendre un domaine aussi rapidement. Selon certains, ce n’est qu’une question de temps avant l’arrivée des inspecteurs. 

L’oligarque et son fils dans le viseur de l’Union européenne

Un pavé a été jeté dans la mare le mercredi 9 mars lorsque l’Union européenne a ajouté le fils, Alexander Pumpyanskiy, à la longue liste des oligarques sanctionnés. La famille est accusée d’avoir « fourni un soutien matériel ou financier au gouvernement de la Fédération de Russie et d’avoir été récompensé par ce gouvernement, responsable de l’annexion de la Crimée et de la déstabilisation de l’Ukraine ».

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Mais les Russes ont leurs défenseurs. Interrogé par France 3, Benoit Pontenier, directeur français du site, déclare : « Alexander Pumpyanskiy a cédé tous ses actifs pour ne pas nuire à l’entreprise. » En l’absence de plus de précisions, sa déclaration soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Il ajoute que son ancien propriétaire « est un grand homme ». Alexander Pumpyanskiy aura de la chance si, en vendant son domaine, il obtient une fraction de ce qu’il y a investi.

Des sanctions qui feront tache d’huile

Les actifs mobiliers, comme les cinq jets privés et les deux yachts de Roman Abramovitch, sont plus faciles à mettre à l’abri des sanctions occidentales que l’immobilier. Le cas du site de Bébian est la démonstration de ce que les prédateurs sont en train de découvrir : il n’est peut-être pas si simple de mettre la main sur ces avoirs. Et il n’est pas nécessairement vrai non plus que tous les habitants se réjouissent de la mise à mort de la poule aux œufs d’or.

Beaucoup en Europe ont bénéficié du ruissellement de l’argent russe. Encore plus à Londres qu’en France. Ayons une pensée pour les banquiers, les avocats, les agents immobiliers, les vendeurs de yachts et les journalistes qui se sont gavés de tout cet or en provenance de Moscou. Sans oublier l’humble Piscenois pour qui le renouveau du Prieuré de Saint Jean de Bébian a été tout simplement la manne tombée du ciel.


[1]. Cet article est paru en anglais sur le site de The Spectator, le 19 mars 2022


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Jonathan Miller est un ancien conseiller municipal d'une ville du Sud de la France, il est correspondant français du "Spectator" londonien et l’auteur de "France : a Nation on the Verge of a Nervous Breakdown" (Gibson Square, 2015).

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