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Non, les entrepreneurs n’ont pas décidé seuls les délocalisations!

Non, les entrepreneurs n’ont pas décidé seuls les délocalisations!
Bruno Le Maire quittant l'Elysée, 22 décembre 2022 © SIPA Numéro de reportage : 01053750_000002

Lors de ses vœux, le ministre de l’Économie et des Finances a reproché aux industriels français d’avoir délocalisé massivement sans justification. Loik Le Floch-Prigent et Sophie de Menthon lui répondent


Selon les propos tenus par Bruno Le Maire, si l’industrie de notre pays va mal, c’est de la faute des industriels français qui ont délocalisé plus que les autres et par seul appât du gain. À l’entendre, nos industriels seraient uniquement à la recherche de l’argent facile. Accusation injuste qui refuse le constat et le diagnostic du contexte général en se contentant de désigner des boucs émissaires épargnant les responsabilités gouvernementales. Or, si l’industrie de notre pays a dû fuir pour rechercher ailleurs ce qu’elle ne trouvait plus chez nous, c’est principalement pour échapper aux conditions impossibles d’une rentabilité satisfaisante.

Manque de compétitivité systémique

Bien sûr, une entreprise doit gagner de l’argent et le profit n’est pas un gros mot, mais, surtout, il faut qu’elle soit à minima rentable, ne serait-ce que pour poursuivre les investissements de modernisation indispensables à la poursuite de son activité. L’écosystème français ne permettait déjà pas il y a 10 ans de construire des machines, de poursuivre certaines activités textiles, chimiques, métallurgiques, médicales, pharmaceutiques, automobiles… Les entreprises contrôlées par l’Etat comme Renault, ont été parmi les premières à délocaliser la production de véhicules ! d’abord en prétextant le rapprochement des marchés c’est-à-dire des acheteurs, et ensuite… en rapatriant les produits finis comme le modèle de la « Sandero », première vente sur le marché français.  Si l’industrie française s’est délocalisée aussi vite c’est qu’elle n’est plus compétitive depuis longtemps, et c’est l’État qui a créé ce manque de compétitivité et lui seul, en mettant le secteur industriel systématiquement en difficulté par rapport à la concurrence : imposition plus importante (impôts de production), 35 heures, RTT, droit du travail ou droit de l’environnement toujours plus restrictifs que ceux défini par nos voisins etc.

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Encore plus que les autres secteurs, l’industrie souffre de la complexité d’administrations tatillonnes, sans contre-pouvoirs, bureaucratiques et on peut même dire malveillantes à l’égard des usines. Les DREALS (directions régionales et interdépartementales de l’environnement, de l’aménagement et des transports, rien que le titre…) ne souhaitent pas en fait que les usines et l’industrie française demeurent dans l’hexagone ; elles rendent très difficiles, voire impossibles, les implantations sur de nouveaux sites. Par ailleurs, on n’aime jamais avoir une usine près de chez soi…

Pour les Français, l’industrie c’est Zola!

Il est moins cher et plus rapide aujourd’hui de s’implanter en Allemagne, en Italie ou en Espagne où nos entreprises sont bien accueillies et où on leur facilite la tâche, alors qu’en France on les voit comme des délinquants en puissance et on leur met des bâtons dans les roues à tous les étages du mille-feuille administratif. N’oublions pas non plus le mépris dont ont souffert nos ouvriers, les syndicats eux-mêmes estimant que l’usine était le lieu d’une exploitation humaine inadmissible. En France l’industrie c’était Zola : il fut un temps où le travail à la chaîne était ce qui existait de pire, et nous avons gardé Germinal dans notre inconscient collectif national ! Nous avons laissé fuir au Maroc ou en Tunisie les nouvelles industries du service comme les centres d’appels, que l’on qualifiait avec mépris d’usines de communication, d’esclavagisme des temps modernes… uniquement parce qu’il fallait des rendements. Rassurons-nous, ils sont tous partis ! On estime à 1 million le nombre d’emplois ainsi perdus !

Aujourd’hui « Relocalisons l’industrie ! » clament tous les candidats à l’élection présidentielle, sans du tout savoir comment. Pas un, pour dire que l’État doit balayer devant sa porte et permettre grâce à des réformes fondamentales rapides, de rétablir la situation de compétitivité qui a été la nôtre lorsque nous avions une balance commerciale positive. Le secteur de l’industrie française ne mendie pas, il n’a pas besoin de subventions compensatrices, il peut et doit simplement pouvoir fonctionner dans des conditions analogues à celles de ses concurrents européens, sans parler des autres ! Ce qui n’est plus le cas depuis une vingtaine d’années et qui explique que depuis 2003 la balance commerciale soit en déficit croissant.

Tous les mouvements patronaux et industriels, dont ETHIC, travaillent sur cette question : que faudrait-il ? combien de temps pour relocaliser ? à quelles conditions ?  Et la formation ? et les compétences humaines ? et les conditions environnementales ? Mais ces travaux n’intéressent personne dans l’univers politique : trop concrets, avec des solutions que l’on ne veut ni voir ni examiner… quant au passage à l’acte, n’en parlons pas. Alors, monsieur le ministre, il faut que vos équipes mettent les mains dans le cambouis avec nos entreprises industrielles pour les écouter en leur faisant confiance !


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Loik Le Floch-Prigent est président de la « commission Industrie » du mouvement ETHIC et Sophie de Menthon est présidente du mouvement ETHIC

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