Niki Lauda est mort. Cette phrase impossible n’a de réalité que biologique tant sa légende est vivace. Celle de la Formule 1 des années 70 et 80, celle des chevaliers des « rings », de l’acceptation du risque et des moteurs orgueilleux. Laudator temporis acti.


Dans un siècle, on racontera les aventures de Niki Lauda comme celles de Perceval le gallois.

Il y aura une mystique de la piste, une ode à l’asphalte et le parfum étrange de l’huile de ricin embaumera les sports automobiles d’antan dans les nimbes de l’histoire mécanique. On louera le courage et mythifiera l’homme seul dans sa monoplace, comme un dernier témoignage du dépassement héroïque. La Formule 1 était cette arène terrible et sanglante, fantasmatique et brillante où chaque dimanche, on mettait son destin dans les mains des motoristes et des pneumaticiens.

Chevalier du Saint Graal

Avez-vous déjà vu les rues désertes de Monaco, à l’aube, un jour de Grand Prix ? L’apocalypse se prépare. Les regards sont fuyants. La tension nerveuse se reflète dans le port. Même les filles aux longues jambes ont peur. Une communion humaine presque irréelle, entre les milliardaires assis dans leur yacht et les tifosis dans les tribunes, s’agrège sous le soleil de la Riviera. Les classes sociales s’effacent devant l’excitation et la vénération, la horde sauvage est prête à jaillir du virage de Sainte Dévote dans le bruit et la fureur.

Des hommes fous et braves, chargés d’hectolitres d’essence, s’élanceront bientôt des stands, pour la gloire, pour exister un peu, vivre plus fort, pour se mesurer aux forces obscures, pour réduire simplement le temps. Le chronomètre comme une nouvelle quête du Graal. Les rails de sécurité comme des voies de rédemption. Le tour parfait, cette recherche d’absolu quand la machine obéit à l’homme, que les courbes se plient à sa volonté, que les freinages laissent derrière eux une traînée de poussière. C’était dérisoire et magique, splendide et enfantin.

God blesse Niki Lauda

Jadis, la Formule 1 était un office païen où les fans accompagnaient leurs champions d’une discrète prière juste avant le départ. Humbles serviteurs de ces dieux de la route, nous les admirions et tapissions nos chambres d’adolescents de leurs icônes flamboyantes. Lauda était certainement l’un des plus fiers chevaliers des circuits. Un prince mutique, atrocement doué, sanglé dans sa combinaison, au volant de sa Ferrari (champion du Monde en 1975 et 1977) ou de sa McLaren (champion du Monde en 1984), il faisait penser à un ingénieur des Ponts et Chaussées égaré dans la fosse aux lions. Un khâgneux funambule qui défie les lois de l’adhérence.

L’autrichien volant portait sur lui, les meurtrissures de la course. Maudit Nürburgring 1976 où le destin lui brûla le visage. En ce temps-là, la vitesse était consentie par une poignée de pilotes professionnels, on la provoquait, on la charriait aussi, on était décidé à sortir vainqueur de ce combat inégal. L’accident était une fatalité acceptée.

La Formule 1 qui s’assumait

Lauda impressionnait par sa maîtrise, il anticipait tout, il calculait tout, il agaçait par ses nerfs d’acier et sa propension à réguler ses émotions. Il matait le hasard, à force d’entraînement et de rigueur. Ce matin, alors que nous apprenons sa mort à l’âge de 70 ans, on ne veut pas résumer sa carrière à un accident et à des titres, ni même à sa reconversion en patron d’une compagnie aérienne. On préfère se souvenir de ces années 70 fantasques et miraculeuses où l’automobile et, son expression la plus extrême et radicale, c’est-à-dire la F1, enchantaient nos week-ends. Nous étions à la fête. Nous vibrions à leurs accélérations foudroyantes. L’argent pleuvait sur la discipline. Pétroliers et cigarettiers jouaient aux mécènes. Les « grid girls » ne déclenchaient pas l’ire des associations. La beauté et le spectacle n’offensaient pas nos convictions. Nous n’étions pas encore devenus des censeurs frénétiques. Le champagne coulait sans que l’on trouve ça honteux. Et la filière française dénichait à chaque saison de nouveaux talents.

Clay, James, Gilles… et Niki

Souvenez-vous des Jabouille, Jarier, Lafitte, Tambay, etc. Nous sommes nombreux à avoir le cœur serré en repensant à Patrick Depailler et François Cevert. Ils étaient nos idoles, plus vraies que les yéyés. Il arrivait même à cette époque lointaine et impossible à comprendre avec la mentalité d’aujourd’hui que la Marseillaise s’invitât sur le podium. Nous n’étions pas dans le ressentiment et l’aigreur. Chacun soutenait un champion qui correspondait à son tempérament. La moustache de Clay Regazzoni ; la décontraction amoureuse de James Hunt ; le charisme de Gilles Villeneuve et l’impassibilité de Niki.

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