Il est des pays où les gays au creux des lits font des rêves…. et où le militantisme pro-LGBT est un engagement dangereux. En Tunisie, l’avocat Mounir Baatour se bat pour la dépénalisation de l’homosexualité en présentant sa candidature à l’élection présidentielle du 15 septembre. Hélas, sa campagne a été marquée par l’agression d’un de ses camarades en plein Paris par un autre ressortissant tunisien. Entretien.


Daoud Boughezala. Un des cadres de votre association LGBT « Shams » a été agressé la semaine dernière à Paris. Que s’est-il exactement passé ?

Mounir Baatour. Nidal Belarbi, le porte-parole de Shams, est depuis un an réfugié politique en France. En 2017, il a été condamné en Tunisie à trois mois de prison pour homosexualité, puis il a été incarcéré dans le quartier de la prison de Mornaguia dans des conditions très difficiles. Il a été traité comme un terroriste alors qu’il s’agit d’un simple homosexuel qui ne fait de mal à personne. La personne qui a commencé à agresser Nidal à Paris est un Tunisien qui l’avait déjà agressé en Tunisie, en 2013. Il a reconnu Nidal dans le quartier où il habite, il l’a poursuivi jusque devant la porte de sa maison puis l’a agressé en compagnie de trois autres personnes. Ils l’ont roué de coups. Il a des contusions partout et devra subir dix jours d’interruption temporaire de travail.

Connaissez-vous le profil de son agresseur ? Un islamiste ?

C’est le Tunisien lambda homophobe. Il travaille comme vigile dans un bar du quartier où Nidal habite, c’est un videur qui surveille un bar. Il n’a pas de profil spécial, sauf que l’homophobie est tellement ancrée chez les Tunisiens que taper sur les homosexuels les soulage.

Vous exigez l’abrogation de l’article 230 du code pénal car il pénalise l’homosexualité.  En Tunisie, l’homophobie est-elle exclusivement juridique ou culturelle ? 

C’est un problème d’abord juridique mais aussi culturel. Juridique, car quand l’appareil judiciaire est contre les homosexuels, qu’il les persécute, les poursuit, les incarcère, les met en prison pour des peines plus ou moins longues, ça donne une justification à l’opinion publique comme quoi les homosexuels sont des délinquants. Quand la loi les condamne et les met en prison, ils deviennent des criminels dans l’opinion publique.

Culturellement, les sociétés orientales sont machistes. Ce sont des sociétés très masculines qui dénigrent la femme, et les homosexuels sont assimilés à ces dernières. En effet, la femme se fait pénétrer et ne pénètre pas, elle est donc inférieure à l’homme dans la mentalité orientale en général. Cette culture misogyne, machiste et masculine, fait que l’homophobie reste très ancrée en Tunisie.

La condition homosexuelle a-t-elle a progressé en Tunisie comme celle de la femme, grâce aux réformes de Bourguiba ?

Pas du tout. La question de la revendication de la communauté LGBT de son droit de vivre dignement ne s’est posée qu’après la révolution, et après la libération des droits sur les associations ainsi que de la liberté d’expression : tout cela a permis de créer, entre autre, l’association LGBT Shams. Mais les mouvements féministes en général, cela fait trente ans qu’ils ont adopté les revendications des LGBT et qu’ils réclament l’abolition de l’article 230.

Or, la condition de la femme elle-même n’est pas comparable avec celle de la femme occidentale… La femme tunisienne hérite encore moins que l’homme. Elle n’a pas la tutelle de ses enfants. Et elle est considérée comme mineure vu que c’est elle qui reçoit, quoi qu’il arrive, une pension alimentaire en cas de séparation. D’ailleurs, elle ne paie pas de pension alimentaire à ses enfants même si elle travaille et gagne beaucoup d’argent. Elle est considérée sous le tutorat de l’homme.

Deux grands blocs politiques s’affrontent en Tunisie : le pôle islamo-conservateur Ennahda proche des Frères musulmans, et le mouvement héritier du bourguibisme qu’est Nidaa Tounes. Rencontrez-vous moins d’hostilité à vos revendications chez les anti-islamistes ? 

Ils sont tous conservateurs, les islamistes, ceux qui se prétendent bourguibistes ou même modernistes. Sur la question de l’homosexualité, ils restent tous conservateurs, homophobes et hostiles à l’abrogation de l’article 230. Ils évitent d’aborder le sujet.

La candidate benaliste à la présidentielle Abir Moussi se prononce contre l’abrogation de l’article 230, mais s’oppose aussi aux tests anaux que la justice tunisienne pratique contre certains homosexuels présumés…

Cela ne veut rien dire. Les tests anaux n’ont aucune valeur scientifique, c’est une pratique barbare qui relève de la torture. La Tunisie a d’ailleurs été condamnée en 2017 par le Comité de l’ONU contre la torture pour ces pratiques. Cela consiste à introduire le doigt d’un médecin légiste dans l’anus d’un accusé pour soi-disant vérifier si l’anus n’est pas dilaté. Or, il peut être dilaté à cause d’une constipation. Ce test anal est encore utilisé pour prouver l’homosexualité. Au fond, le problème réside dans la condamnation elle-même de l’homosexualité. Lors de nombreux procès, des citoyens tunisiens ont été condamnés pour homosexualité, et ce sans tests anaux.

Vous disposez d’un certain nombre de parrainages, des milliers de Tunisiens sont là pour appuyer votre candidature. De quels milieux viennent-ils ?

Ce sont surtout des jeunes entre 18 et 28 ans. J’ai des parrainages venant de tous les gouvernorats1.

Passons au volet économique de votre programme. Vous défendez la création d’un nouveau dinar dans une politique de relance. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ?

50 % de l’économie tunisienne évolue dans le secteur informel. Nombre de gens font leurs bénéfices au noir. Par conséquent, changer la monnaie va les obliger à aller vers les banques pour changer l’argent qu’ils détiennent au noir, qui représente, d’après le gouverneur de la banque centrale, 15 milliards de dinars. La loi les obligeant à ouvrir des comptes bancaires pour changer leur monnaie, ces comptes seront par la suite contrôlés par l’administration fiscale, ce qui va poser la question de l’origine des fonds et, surtout, rendre ces fonds taxables. Cela augmentera énormément les recettes de l’État : 50 % de plus d’après les estimations, et cela permettra d’aider les plus défavorisés, les familles nécessiteuses qui pourront augmenter leurs pensions, les bourses des étudiants, le SMIC, ou les pensions de retraite pour ceux qui touchent moins de 400 dinars. Tout cela devient faisable si l’argent qui revient à l’État… lui revient réellement.

Depuis la révolution, la Tunisie a du mal à renouer avec la croissance, la stabilité politique et économique. Comment comptez-vous relancer la machine économique?

Je permettrai aux investisseurs étrangers d’investir en Tunisie tout l’argent qu’ils désirent. Cela passe par la suppression de toutes les autorisations administratives préalables à l’investissement, pour les remplacer par des cahiers de charge. Il n’y aura plus de contrôles préalables à l’investissement, celui-ci sera complètement libre en Tunisie. J’abolirai également l’autorisation du gouverneur en ce qui concerne l’acquisition de biens immobiliers par les étrangers en Tunisie, que ce soient des biens touristiques, d’habitation ou des terres agricoles.

Ne craignez-vous pas que cela fasse monter les prix ?

Il y aura des zones qui resteront protégées, ce qu’on appelle les zones à AFH, de l’Agence foncière de l’habitation. Ces zones resteront à prix modérés et seront destinées aux Tunisiens uniquement.

A long terme, rêvez-vous d’une société tunisienne orientée vers l’égalité des droits, y compris jusqu’à l’ouverture du mariage et de l’adoption aux homosexuels?

Non, on n’ira pas jusque-là. J’estime que le mariage gay, c’est singer les hétérosexuels. Nous voulons une égalité parfaite entre hommes et femmes, c’est la première chose. Deuxièmement, lever les contraintes et les persécutions contre la communauté LGBT.

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