Samuel Blumenfeld signe un roman sur Marlon Brando, la célébrité la plus atypique d’Hollywood qui ne jurait que par Shakespeare.


Disons-le sans détour, Samuel Blumenfeld signe un roman passionnant sur Marlon Brando.

12900 Mulholland Drive

Le narrateur rencontre le monstre sacré d’Hollywood, devenu obèse, plus de 160 kilos, dans son immense propriété bunker de Mulholland Drive, au 12900, peu avant sa mort. Ce narrateur, transformé en voyeur, est-il le double de l’auteur ? Ou est-ce un faux jeu de miroirs trompeurs ? La question est importante, car avec Brando, l’essentiel est de savoir mentir pour vivre. Lui, l’acteur génial du Parrain, la désespérée bête sexuelle d’Un tramway nommé désir, le biker qui se déhanche trop, traité de « grosse fiotte » par la grande gueule de Lee Marvin, dans La chevauchée sauvage, ce mec-là savait tout jouer, tant il était un menteur professionnel, maître de ses émotions.

Le narrateur nous montre un vieil homme paranoïaque qui ne sort de chez lui que pour rendre visite à son ami Michael Jackson. Brando engloutit des litres de crème glacée à la vanille, s’empiffre de hamburgers, transpire comme un dieu qui aurait vu le diable au fond du couloir. Il pose sur son ventre difforme un téléviseur qui diffuse ses anciens films. Il raconte à son interlocuteur, introduit dans son antre aux parfums de mort lente par sa fille Rebecca, d’incroyables anecdotes sur les tournages.

Daniel Day-Lewis intronisé

On se laisse happer par le récit, la déchéance poignante du plus grand acteur du monde. Brando parle cru, sans langue de bois. Il avoue que son seul héritier est l’acteur Daniel Day-Lewis, certainement pas son fils, Christian Brando, « simple progéniture ». L’acteur ajoute : « Le fruit de mes errances. L’homme qui aura vidé mon compte en banque après son homicide. Personne ne choisit ses enfants. Mais un roi a le privilège de choisir son successeur. » Le roi Lear a parlé. Brando ne jurait que par Shakespeare.

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Son enfance fut un Vietnam. Son père était une ordure qui cognait sa mère. Un jour, Blumenfeld ne manque pas de le rappeler, Brando le menaça : « Si tu touches encore ma mère, je te tue. » Brando aimait Dodie, alcoolique au dernier degré. Elle couchait avec des marins en bordée, des soulards, des livreurs, des garagistes. Elle était belle comme une pute dans le port d’Anvers. Il aimait d’un amour incestuel sa Dodie,  poupée de porcelaine fêlée. Brando aima également à la folie l’acteur français Christian Marquand. Il l’aima tellement qu’il prénomma son fils Christian.

Il y a tant de zones d’ombre chez Brando. Il vola les cendres de son ami d’enfance, l’acteur Wally Cox, à sa femme dont il était jaloux. Le jeune Marlon frappait Wally qui se laissait rosser. Il l’attachait à un arbre, se moquant de savoir si quelqu’un viendrait le détacher. C’était un jeu pour lui. Ça me fait penser à un roman sur l’enfance martyre d’un écrivain qui aurait mérité un prix littéraire. Mais passons.

Marlon déguisé en grand-mère

Le narrateur raconte encore que Marlon se déguisait en grand-mère fardée, avec un horrible chignon, pour dispenser des cours aux jeunes acteurs. Parmi eux, Leonardo DiCaprio, l’éphèbe bouffi. Il lui demande d’improviser une conversation téléphonique. DiCaprio, casquette en arrière, est minable. Brando lâche: « Pour expliquer des choses pareilles, mon petit bonhomme, il faudrait déjà que tu ne ressembles pas à une fille. Or non, avec ta gueule, ni avec ton jean, encore moins avec ta casquette. Tais-toi. »

Humilié DiCaprio ne bouge pas. Il en redemande, au contraire. La puissance magnétique de Brando.

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« Je voulais la niquer »

Autre anecdote, et après courez acheter ce roman.

Brando reçoit l’Oscar du meilleur acteur pour Le Parrain, en 1973. Il le refuse, laissant une jeune Apache aller chercher la statuette sous les tonnerres d’applaudissements. Un geste fort pour sensibiliser l’opinion sur le sort des Amérindiens. Brando explique au narrateur/confesseur pourquoi il a laissé cette fille, qui n’était pas apache en réalité, prendre la statuette à sa place:

« Parce que j’espérais obtenir un rendez-vous avec la fille. Je voulais la niquer. C’est tout. Je l’ai niquée d’ailleurs. »

L’âme de Brando à Death Valley

Celui qu’on surnommait « Fuck machine » brouillait les pistes en permanence, jubilant de piétiner sa légende.

Dans Death Valley, il y a un endroit où l’air est encore plus chaud et le silence plus profond.

Aucun être vivant ne peut tenir plus de quelques minutes sans risquer de finir grillé comme une côte de bœuf. Les cendres de Brando y ont été dispersées par Tarita, sa dernière épouse. L’âme de Brando s’y trouve toujours. Elle vous guette sous le soleil, noire comme son perfecto de faux biker.

Samuel Blumenfeld, Les derniers jours de Marlon Brando. Stock.

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