On n’avait encore jamais lu La rue sans nom de Marcel Aymé. Les auteurs qu’on aime, qu’on fréquente depuis longtemps sont comme certains amis, certains parents. On sait qu’ils sont là, on sait qu’on peut les voir quand on veut, comme on veut et que ce sera toujours un bon moment. Alors, on oublie de le faire, on remet à demain en se disant qu’on a le temps, que rien ne presse. Et pourtant, si…


Il y avait des années qu’on n’avait pas lu ou relu Marcel Aymé. La rue sans nom nous passe à portée de la main, et on se dit pourquoi pas, prenons le temps, juste pour aller voir ce vieux copain.

Un roman (qui tire sur le) noir 

Il s’agit d’un roman de 1930, ce sont encore les débuts de Marcel Aymé, et s’il a rencontré un certain succès avec ses romans paysans comme Brûlebois ou La Table aux Crevés, il n’est pas encore connu pour les raisons qui le feront rester dans des mémoires: le fantastique aimable et sarcastique à la fois, celui des Contes du Chat Perché, du Passe-Muraille, de la plupart des nouvelles et de beaucoup de romans.
Il n’y aura pas de fantastique dans La Rue sans nom qui n’est pas un roman aimable mais un roman sombre, et même un roman noir. Il y a d’ailleurs quelque chose d’un James Cain français dans l’intrigue, avec retour d’un ancien complice dont on se serait bien passé, une bombe sexuelle fatale et surtout une violence généralisée des rapports sociaux.
Encore que. On imaginerait bien les décors de Trauner pour un film en noir et blanc de l’époque, ces décors qui tirent toujours les histoires les plus sordides vers un réalisme poétique qui serre le cœur et qui enchante, au sens premier.
Ce n’est pas tout à fait un hasard, cependant, si nous évoquons Cain. La rue sans nom sera effectivement adaptée au cinéma en 1934 par Pierre Chenal qui donnera en 39 la première adaptation du Facteur sonne toujours deux fois.

Finocle, Mehoul et Noa

Dans La rue sans nom, Aymé raconte l’arrivée d’un ancien criminel, Finocle qui cherche à se cacher chez un ancien complice, Mehoul très moyennement heureux de le voir surgir. C’est que Mehoul a une femme, un fils adolescent et un boulot d’ouvrier à l’usine. Mais il n’a pas trop le choix, il reste une chambre libre, il accueille ce fantôme du passé. Au bout de quelques jours, Finocle fait venir sa fille de 19 ans, Noa. On voit tout de suite que ça ne peut que mal tourner et ça tournera mal, pour tout le monde, ce qui est le propre du roman noir, d’ailleurs.
Mais l’autre l’intérêt qu’on peut prendre à ce roman efficace et brutal, c’est le décor. La rue sans nom donne une topographie de la misère ouvrière assez remarquable. On n’a pas vu souvent une peinture de l’aliénation aussi forte, disons aussi chez Guilloux et Céline pour rester dans les mêmes parages chronologiques: « …tandis qu’ils allaient tendre l’échine à la pluie pour galoper vers l’usine où les attendaient le même travail qu’ils avaient accompli la veille, qu’ils accompliraient demain, et après-demain, jusqu’à ce qu’ils tombent dans les brancards, le poil blanc et les jambes molles de vieillesse, pour s’en aller finir à l’hôpital ou sous le porche d’une église, la main tendue aux calotins. Charogne de vie qu’on passe dans la fatigue, dans l’inquiétude des mauvais hasards et même dans le remords des pauvres plaisirs de la gueule pris sur le marbre gras d’un bistrot galeux, quand on a fini de suer sa journée ».

Rien de Zola 

Notre époque étant ce qu’elle est, à ce moment-là, une voix se lève et dit « Oui, mais Marcel Aymé, Céline, tout ça, c’est l’extrême droite. » Et comme il n’est pas question ici de répondre pour la énième fois à ce genre de simplification, nous dirons que le seul parti auquel n’a jamais appartenu Marcel Aymé, c’est celui des cons, ce vaste mouvement transcourants qui unit dans son lit le gauchiste et le réac.
La rue sans nom, d’ailleurs, trouverait des échos contemporains à la façon dont cette même classe ouvrière vit avec un prolétariat étranger. Ici, ce ne sont pas les Arabes mais les Italiens, question de date. Ni racisme ni angélisme sur la question dans La rue sans nom mais un certains nombre de clichés mutuels, dont certains assez drôles, que Marcel Aymé expose sans juger. Et c’est ce qui fait d’ailleurs la différence de La rue sans nom avec un roman naturaliste et donc avec Zola. C’est qu’il y a aussi, comme dans Germinal un bistrot dans La rue sans nom, Minche, qui sert de point de ralliement et offre, le temps du dimanche, l’image d’une autre vie possible.

La beauté d’une éclaircie dominicale

Je ne suis pas certain, pour le coup, que la comparaison soit en faveur de Zola. Aymé est sec, nerveux, sans considérations philosophico-idéologiques et sans ce lyrisme un peu exalté, très pompier de la fin de Germinal, puisqu’on en parle.
Simplement, Marcel Aymé sait voir en poète, dans tout ce noir, la beauté d’une éclaircie dominicale: « Vers midi, les nuages s’élevèrent; tout d’un coup, le soleil coula dans la rue qui gémit de plaisir. » Et c’est sans doute aussi une définition possible de la littérature dans nos vies.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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