Le concept de sécession des métropoles, en vogue dans bien des pays européens, s’applique imparfaitement à la capitale espagnole


L’essor pris par l’idéologie séparatiste en Catalogne a amené les citoyens espagnols à réfléchir à l’organisation territoriale de leur pays. Cela a conduit à l’appropriation de concepts qui, le plus souvent, revêtent un intérêt pour bien d’autres pays, dont la France.

Les grandes villes se révoltent

C’est le cas de l’idée de « sécession des métropoles ». Selon cette notion, le pouvoir économique se concentre de manière croissante dans les cités déjà peuplées. Le renforcement de tels pôles connectés à la mondialisation vide de leur substance les régions rurales et celles dominées par une ville moyenne ou modeste, qui ne peuvent rivaliser. Innovations scientifiques, événements culturels ou sportifs majeurs, sommets internationaux, flux touristiques : tout semble avoir pour cadre ces métropoles régies par des dirigeants progressistes qui rejettent le reste du pays auquel elles appartiennent pourtant. Les zones qui n’ont pas les mêmes potentialités sont ainsi déclassées non seulement d’un point de vue économique mais aussi symbolique et médiatique.

L’idée d’une « sécession des métropoles » séduit une frange de la gauche qui dénonce ainsi l’embourgeoisement des partis « de progrès »(1). Alors que les thèses « populistes » gagnent du terrain dans la périphérie économique des nations occidentales, ces grandes villes sont dominées par la social-démocratie ou les partis écologistes.

Appliquons le concept: Madrid face au reste de l’Espagne

En Espagne, ce concept a récemment été repris par El País dans un article intitulé Separatismo madrileño(2). Il est alors appliqué à la capitale espagnole, qui connaît une croissance prononcée depuis une vingtaine d’années. Sa région administrative (la Communauté de Madrid) est devenue, au sein d’une nation très décentralisée, la zone la plus riche et représente à elle seule la moitié des recettes fiscales nationales. Sa politique financière libérale est régulièrement taxée de dumping par les autres communautés autonomes. De leur côté, les dirigeants régionaux consolident leur assise en s’opposant frontalement au gouvernement central.

La concentration des activités à Madrid et dans son aire urbaine se fait désormais non seulement au détriment des zones en plein déclassement (notamment « l’Espagne vide ») mais aussi de grandes métropoles, comme Barcelone, Séville ou Valence. Le phénomène ne date pas d’hier : dès 2001, l’ancien maire de la capitale catalane, Pasqual Maragall, se lamente déjà du dynamisme international de la région madrilène, qui semble oublier le reste de l’Espagne.

Des attaques non dénuées d’arrière-pensées

Ces constats sur l’attractivité croissante de Madrid sont corrects mais procèdent le plus souvent de visions idéologiques erronées qui consisteraient à l’expliquer par un centralisme espagnol pourtant inexistant (les investissements de l’État central en Catalogne sont même régulièrement supérieurs à ceux dont bénéficie la Communauté de Madrid). De même, ceux qui, à gauche, chantent les louanges de la décentralisation à l’espagnole lorsque Pays basque ou Navarre jouissent de conditions fiscales iniques par rapport au reste de la nation se scandalisent quand la capitale joue sa propre partition.

Il faut dire que la thématique du « séparatisme madrilène » est agitée aussi bien par les indépendantistes catalans, qui cherchent ainsi à détourner l’attention du public, que par le Parti socialiste ouvrier espagnol et la gauche « radicale » d’Unidas Podemos. Ces tendances cherchent en effet en vain à reconquérir la Communauté de Madrid depuis qu’elle est passée aux mains des démocrates-chrétiens du Parti populaire, en 1995. Ils pensaient y parvenir lors des élections régionales de mai 2019 mais la candidate conservatrice Isabel Díaz Ayuso leur a finalement grillé la politesse. Quant à la municipalité de Madrid, en dehors de l’intermède 2015-2019, elle est dominée par la droite depuis 1989.

Les limites d’un concept

L’on constate donc que, contrairement à ce que l’on observe dans d’autres pays, Madrid ne vote pas majoritairement pour la gauche « bourgeoise » mais bien plutôt pour ses opposants. La droite « radicale » de Vox y fait d’ailleurs de bons résultats (7 députés sur 37 aux élections générales de novembre 2019, auxquels il faut ajouter les 13 autres élus cumulés du Parti populaire et des centristes de Citoyens).

Ce n’est pas un hasard si les manifestations contre la gestion de la crise du coronavirus par le gouvernement central de Pedro Sánchez (PSOE) de mai dernier sont parties de la capitale, plus précisément de l’arrondissement chic de Chamberí, avant de se répandre dans toute l’agglomération.

C’est ici que l’idée d’une « sécession » madrilène atteint ses limites. De telles protestations n’ont en effet pas pour objet de réclamer un traitement de faveur pour l’agglomération ou de contester l’État-nation espagnol. Il s’agit, au contraire, de le revendiquer avec force drapeaux face aux séparatistes catalans et à leurs divers alliés au pouvoir. Madrid se conçoit ces dernières décennies comme le « bastion » qui vient défendre le pays. Par contraste, ce sont les adversaires des autorités régionales et municipales qui défendent l’idée de « citoyens du monde », précisément contre ce qu’ils estiment être un regain de nationalisme espagnol.

La Communauté de Madrid est d’ailleurs l’autonomie qui reverse le plus d’argent à l’État central au titre de la solidarité interterritoriale, ce dont Díaz Ayuso se disait encore récemment « très fière ».

La thèse de la « révolte des métropoles », bien que séduisante d’un point de vue économique, s’applique donc imparfaitement au cas politique madrilène. Ce dernier détonne en effet au sein des capitales européennes et occidentales, plus souvent progressistes. Au grand dam de la gauche espagnole.

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