On pourrait croire que la loi de « moralisation de la vie politique » s’adresse à la troupe des élus supposés adorateurs du veau d’or. Trop simple puisque pour l’essentiel ce projet de loi ne fait que reprendre, en les enrichissant de nouveaux interdits et limitations que nous n’exposerons pas ici, la plupart des énoncés et principes du Livre IV du code pénal intitulé : « Des crimes et délits contre la Nation, l’État et la paix publique ».

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Que l’on dispense, par ailleurs, les candidats aux diverses fonctions publiques d’avoir un casier judiciaire vierge est une suppression qui fait figure de « détail », la virginité étant pour nos apprentis législateurs une chose aussi fragile et incertaine que l’hymen. Cette suppression de l’ancienne marque au fer rouge comme de toute mention et atteinte corporelle serait peut-être à mettre au crédit des députés si elle ne s’ouvrait sur la gueule béante d’une police du langage.

Des paroles ou des actes?

Les députés LREM ont en effet voté un amendement à l’article 1 du projet de loi de « moralisation de la vie politique » qui prévoit une « peine complémentaire obligatoire d’inéligibilité » en cas « de manquement à la probité ». Cette « probité » inédite et extensive impliquerait « les faits de discrimination, injure ou diffamation publique, provocation à la haine raciale, sexiste ou à raison de l’orientation sexuelle. » Il s’agit d’une hyper subjectivation de la « probité » telle que cette dernière était prise en compte et nommée par le code pénal sous l’intitulé « Des manquements au devoir de probité » (Livre IV, Titre III, Chapitre II, Section III).
Pour résumer :

§ 1- De la Concussion.
§2-De la corruption passive et du trafic d’influence.
§3- De la prise illégale d’intérêts.
§4- Des atteintes à la liberté d’accès et à l’égalité des candidats dans les marchés publics et les délégations de service public.
§5- De la soustraction et du détournement de biens.

On voit qu’il s’agit pour le code pénal de sanctionner des actes et non des paroles, fussent-elles répréhensibles ou insultantes.

Le crime de langage au sommet de la hiérarchie des faits répréhensibles

Pour mémoire et bien marquer que la sanction des malhonnêtetés manifestes n’est pas une chose nouvelle, signalons 241 condamnations en 2014 pour « manquements à la probité » selon le rapport du Service central de prévention de la corruption (SCPC), remplacé en 2017 par la nouvelle Agence nationale anticorruption.

Sur ces condamnations, 46% le furent pour corruption, 11% pour trafic d’influence, 14% pour prise illégale d’intérêt, 6% pour favoritisme. On est alors en droit de s’interroger sur la nature de ce supplément d’âme visé par cet amendement à l’article 1 du projet de loi.

La réponse est inquiétante : la criminalisation du langage devient la référence dominante dans l’ordre des faits répréhensibles. Voilà qui devrait intéresser Mme Agnès Roblot-Troizier qui vient d’être nommée déontologue à l’Assemblée nationale. Le mot devient le premier coupable lorsqu’il désigne la chose, la religion, l’homosexualité, le sexe, la personne. Anticipation d’une situation orwellienne comme le craint Mathieu Bock-Côté dans un récent article du Figaro.

L’ABC du totalitarisme

Sous son air bien-pensant, trop bien-pensant, cet amendement inaugure officiellement un processus d’exclusion des termes ne correspondant pas à la pensée correcte du moment. Un précédent tragique devrait nous mettre en garde contre ce genre de dérive, même en démocratie. C’est celui décrit par Victor Klemperer dans LTI, la langue du IIIe Reich, où l’officialisation autoritaire du déni de réalité vise à remplacer les mots de la pensée qui désignent l’évidence des faits par des périphrases ou d’autres mots qui masquent la véritable nature de ces faits. Soumis à ces interdits de penser la pression psychologique est si forte qu’elle atteint ce qu’il y a de plus intime; elle va jusqu’à censurer les pensées du rêve.

Ne pas pouvoir nommer autrement que par ce qui est convenu est l’ABC du totalitarisme, dont la marque longtemps indélébile procède de la dictature du langage.
Aujourd’hui, alors que le pouvoir cherche pathétiquement « jupitériennement » ses marques, nous assistons au retournement de l’esprit soixante-huitard, la grande révolte contre le père et les pères porteurs d’interdictions valant limites culturelles et sociales. A la libération sexuelle succède l’hyperbole LGBT, jusqu’à finalement exclure la désignation du sexe d’un langage devenu « transgenre ». A la critique des phénomènes politiques, sociaux et idéologiques succèdent les grimaces du silence convenu.