Le futur projet de loi portant sur l’immigration que devrait bientôt présenter le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb fait déjà beaucoup parler de lui. On lit volontiers ici et là qu’il s’agira de la première épreuve véritable pour la force nouvelle née des élections parlementaires de 2017, cet assemblage parfois hétéroclite de députés élus sous le nom d’Emmanuel Macron et qui forment La République en Marche. « Épreuve », voire « piège », car sur cette « question clivante », comme on nous le répète à longueur d’antenne, il y aurait un risque de fracture entre des députés LREM approuvant les mesures plus strictes que l’on nous annonce et d’autres qui s’y opposeraient. Et certains d’attendre, le sourire aux lèvres, l’implosion du nouveau parti. Ils ont bien tort, car le piège – s’il y a – ne concerne pas LREM, mais la droite.

LREM, unie par la peur (et l’ambition)

Il ne concerne pas LREM parce qu’il s’agit d’une majorité au pouvoir sous la Cinquième république, donc disciplinée par le fonctionnement même des institutions, un effet encore renforcé par le fait que cette majorité parlementaire n’est jamais que l’ombre portée de l’élection présidentielle qui l’a précédée. Aucun député LREM ou presque, y compris les transfuges qui siégeaient déjà dans les assemblées précédentes, n’aurait été élu sur son seul nom en 2017.

Mais en dehors de la fidélité morale que cela peut impliquer pour certains envers le chef de l’État, il est d’autres éléments. Avec les effets combinés de la diminution annoncée du nombre de parlementaires et de l’évolution du mode de scrutin, il se pourrait que, bien que toujours majoritaire, un groupe LREM soit mathématiquement réduit de presque moitié en 2022… soit demain. Qui aura l’investiture dans les nouvelles circonscriptions ? Qui sera en position éligible à la proportionnelle sur la ou les listes ? Certes, la vie de député est dure : on sait maintenant que l’on ne mange plus que des pâtes tant le salaire est faible et qu’il faut une cellule de soutien psychologique pour supporter le rythme de travail. Mais enfin, il y a une belle vue sur tout Paris des fenêtres du restaurant et, même si elle est en lambeaux, on reste un élu de la République !

La gauche soumise

Alors, pourquoi se fâcher avec ceux qui attribueront les places par un vote de défiance ou même par une bête abstention ? Et ce d’autant plus que, lorsque l’on discute sur la place de marché de sa circonscription le week-end, on se rend vite compte que le sujet n’est pas « clivant ». Il ne l’est en fait qu’entre une certaine caste médiatique et la population qui, elle, souhaite dans son écrasante majorité, et le répète sondage après sondage, qu’une solution soit le plus rapidement trouvée à cette déferlante migratoire – qui, bien sûr, n’existe pas.

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Le tableau est donc fixé. À gauche, on entendra, largement relayées dans les médias, les critiques de ceux qui, loin d’être insoumis comme ils s’en font gloire, sont, sur ce point au moins, déjà totalement soumis à ce qui vient. En maintenant des réformes restreignant certains statuts, le gouvernement passera alors à bon compte comme le défenseur de la France éternelle, alors même que tout cela n’aura sans doute qu’un intérêt limité : à quoi bon par exemple accélérer le traitement des dossiers des demandeurs d’asile si les déboutés restent en France ? Et quid des sanctions contre des individus ou des associations qui enfreignent sciemment la loi ? Mais on aura joué à bon compte, pour un public qui n’attendait que cela, la saynète du retour de la souveraineté grâce à l’habituelle brochette d’idiots utiles.

La droite pas prête

Pas de piège donc, et pas de risques pour LREM, mais un piège qui va, par contre, se refermer sur une droite LR qui n’a pas encore de corps de doctrine cohérent. Face au nouveau projet en effet, « que faire ? », comme disait l’autre… Écartons le cas extrême de quelques belles âmes des bords de la Garonne ou de la Seine, si de n’est des profondeurs du Poitou, qui pourraient trouver le nouveau texte liberticide. Pour les autres, le choix sera cornélien : soit passer son tour et éviter de prendre des coups en reconnaissant, du bout des lèvres, que la réforme entreprise va « dans le bon sens », et il n’y a alors pas d’opposition sur un sujet qui est au cœur des préoccupations des Français. ; soit en dénoncer les faiblesses… et être immédiatement accusé de faire le jeu du Front national, emporté dans la fuite en avant d’une radicalisation sans bornes.

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Ainsi, on risque de retrouver sur ce thème des migrations la totale sidération de la droite devant les réformes entreprises dans l’Éducation nationale par Jean-Michel Blanquer, réformes que les successifs ministres de l’Éducation des gouvernements de droite n’ont eu ni la volonté ni l’intelligence de porter quand ils étaient aux affaires. Sans coup férir, Emmanuel Macron paraîtra, de nouveau, comme étant celui qui est seul capable d’agir, les autres se contentant de subir.

L’absence sinon d’un corps de doctrine, au moins d’un projet, se fait une nouvelle fois cruellement sentir à droite. S’il est nécessaire pour tracer sa route de manière cohérente quand on est au gouvernement, il l’est tout autant pour arriver à se faire entendre et être crédible quand on est dans l’opposition. En politique, qui reste l’art des choix, et plus encore dans les situations d’urgence comme celles que nous vivons, on peut surmonter les erreurs de cap, mais le destin ne pardonne jamais à celui qui tergiverse. Encore faut-il savoir quoi faire et oser le dire.

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