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Lisa Hagensen, la polardeuse venue du froid

"Ses yeux bleus", un bon polar suédois qui sait mélanger les genres

Lisa Hagensen, la polardeuse venue du froid
Image : pxhere.

On a beau râler contre l’envahissement des tables des librairies par le polar scandinave, comme si les lecteurs n’aimaient plus que le saumon fumé, les aurores boréales, les flics qui mettent une demi-plombe à fermer une portière et les états providences qui sombrent en douceur, – comme partout en Europe -, il arrive parfois que l’on tombe de temps à autre sur un petit joyau nordique, un pur moment de plaisir venu du froid qui va un peu nous bousculer dans nos habitudes. C’est le cas avec Ses yeux bleus de Lisa Hagensen, premier roman de l’auteur traduit en français.

L’aplomb de Raili Rydell

Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce roman suédois par rapport à la multitude de ses semblables ? D’abord son art de mélanger les genres. Sommes-vous dans un roman de mœurs, un roman fantastique, un roman à énigmes ? Sans doute un peu des trois. Et puis, surtout, la narratrice est attachante. Elle s’appelle Raili Rydell, elle est bibliothécaire, elle a quarante piges, quelques kilos en trop, elle s’est faite larguer par son mari et elle n’a pas d’enfants. Mais elle garde une relative bonne humeur et surtout une rare capacité à se mettre dans des situations impossibles.

Par exemple, quand son mari est parti pour une fille plus jeune et plus mince, il lui a laissé la maison qui s’est révélée beaucoup trop chère à l’usage. Alors elle l’a vendue pour un petit appartement et avec l’argent qui restait, elle s’est achetée un petit chalet, au bord d’un lac, pour y passer ses étés à se balader, à se baigner si le temps le permet ou à rester devant le feu à lire de gros livres sur son canapé en mangeant des tartines grillées recouvertes des champignons qu’elle a cueillis dans la forêt.

Simenon au bord d’un lac suédois

Si on vous fait part de ces détails, c’est que l’écriture de Lisa Hagensen éveille l’appétit, un peu comme celle de Simenon qui vous donne des envies de sandwichs aux rillettes quand Maigret entre dans un bistrot, même si vous n’aimez pas les rillettes. Avec Lisa Hagensen, vous avez l’impression que quatre semaines au bord d’un lac isolé dans la Suède profonde, ça vaut toutes les plages grecques. C’est dire l’exploit. On apprend ainsi au passage qu’une bibliothécaire suédoise, et apparemment ses amis aussi, peuvent encore prendre un mois de congés consécutifs. Finalement, c’est peut-être aussi ce genre de choses qui créent une douce nostalgie chez les lecteurs de la France des ordonnances sur le travail…

Mais revenons à notre bibliothécaire et à ses vacances lacustres. Cela va mal tourner et assez vite. Pour commencer, elle a des hallucinations, elle a l’impression qu’on l’appelle, que le lac cherche à lui dire quelque chose. Assez rationnellement, elle met cela sur le compte d’un antalgique puissant qu’elle prend pour ses douleurs dentaires.

Noyade et incendie

Mais voilà que ses voisins qu’elle croyait plus ou moins connaître, se révèlent un peu bizarres. Prenez Olofsson, un quinqua solitaire à la retraite (eh oui, et il n’est même pas cheminot !), qui croit se souvenir avoir eu un chien alors qu’aucune photo ne l’atteste. Ce même Olofsson qui raconte aussi à Raili que ses voisins, une des familles de vacanciers, avaient trois enfants au début de l’été et n’en ont plus que deux. Il y a aussi les fermiers d’à côté devenus des amis qui voudraient bien voir leur fils refaire sa vie avec Raili. Beau trentenaire, mais avec deux garçons et une femme dont il a divorcé qui a fini à l’asile. Olofsson la met en garde, le trentenaire serait un violent. Mais voilà qu’Olofsson meurt noyé et que sa maison brûle entièrement.

Raili, qui a échappé de justesse à l’incendie, qui est toujours plus ou moins hantée par des visions, commence à enquêter et en bonne bibliothécaire va consulter des archives alors qu’elle s’aperçoit que toutes les femmes vivant autour du lac, elle y compris, sont à des degrés divers atteintes par des troubles psychiques. Quand en plus on apprend qu’au XVIIème siècle, l’endroit a été le lieu de procès en sorcellerie et de séances d’interrogatoires assez effroyables, on se laisse entraîner par Lisa Hagensen, conteuse de première force qui va réussir l’exploit, avec son héroïne attachante, de résoudre une enquête tout en nous laissant subtilement sur notre faim, dans une forme de frustration inquiète somme toute très agréable…

Ses yeux bleus, Lisa Hagensen (Actes Sud/Noir, 2018)

Ses yeux bleus

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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