Isabelle Marchandier se rappelle ses visites chez le libraire aux stores rouge, alors qu’elle était étudiante.


Après la Hune, les éditions Puf, c’est au tour d’un autre temple emblématique du Quartier latin de disparaître. Le 15 juin prochain, Boulinier, la librairie de livres d’occasion bien connue, mettra la clef sous la porte, faute de pouvoir payer un loyer devenu exorbitant. L’annonce n’a pas fait grand bruit et c’est bien dommage.

Une institution du Quartier latin de plus qui disparait

Située à l’angle de la rue Serpente et du Boulevard Saint-Michel, cette institution trônait depuis 82 ans entre Gibert Jeune et Gibert Joseph. Reconnaissable de loin par ses stores rouge vif, la librairie d’occasion a su résister pendant toutes ces années à l’invasion progressive de coffee shop, de fast food, de boutiques de téléphonie mobile, de vêtements et de chaussures bon marché. 

Boulinier était le passage obligé des étudiants en prépa, en droit à Assas, des sorbonnards thésards et de bien d’autres jeunes gens assoiffés de découvrir penseurs, écrivains, théoriciens qui ont forgé, par leurs grandes œuvres immémorables, notre culture et notre mémoire collective. Leurs professeurs émérites leur enseignaient que pour comprendre le monde tel qui va aujourd’hui, il fallait s’approprier l’héritage du monde d’hier. Dès lors, une quête qui semblait infinie était lancée… 

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Débouler sur le Boul’Mich, c’était comme partir en expédition et chaque arrêt était abordé comme un site à explorer. Si le livre tant recherché était introuvable chez Gibert, les archéologues du savoir se précipitaient le cœur battant chez Boulinier, en espérant y trouver le précieux ouvrage dans les rayons bien achalandés. 

Ces rayons où je ne flânerai plus…

Pendant cette quête, le temps suspendait son vol. Souvent, l’aventure durait des heures. La flânerie dans les rayons était l’occasion de découvrir des livres rares à des prix abordables. Renouvelé par les bibliothèques de particuliers, le stock recelait de livres anciens inconnus du grand public comme Les lettres de Mme de Staël à la belle Juliette Récamier, des essais de penseurs révolutionnaires russes oubliés dans les cachots de l’histoire ou bien encore les mémoires d’un auteur libertin aux mœurs sulfureuses. Mettre la main sur des livres de la sorte était synonyme de belle prise. Son acquisition, un trésor qui promettait un enrichissement culturel assuré !

Au fil du temps qui s’égrenait, le sac se remplissait d’autres bouquins que le livre initialement recherché. Et au moment de payer, les billets réservés aux pauses déj étaient aisément sacrifiés, les nourritures terrestres ne pouvant rivaliser avec les nourritures intellectuelles. Dépenser ses économies d’étudiant chez Boulinier ou chez Gibert était loin d’être une perte et représentait un investissement sur le long terme.

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Aujourd’hui, Amazon nous donne bien entendu également accès à des ouvrages rares et anciens, mais le prix est souvent plus élevé, même d’occasion. Mais surtout, acheter en ligne est une démarche radicalement différente. L’exploration sur son navigateur internet ne peut s’assimiler au plaisir de la flânerie dans une librairie, où, au détour d’un rayon, on peut tomber sur un ouvrage dont on ne connaissait même pas l’existence. Le hasard n’existe pas sur Amazon. Continuer à se rendre chez les libraires revient à sortir des radars des achats téléguidés par l’historique des recherches et à acheter en sous-marin des livres loin de la transparence des algorithmes. 

Ici, c’est la France!

La disparition de Boulinier s’inscrit dans la lente désagrégation de notre héritage culturel. Les librairies des villes ferment les unes après les autres, souvent remplacées par des agences immobilières où on s’aperçoit bien trop souvent qu’un bon nombre d’appartements mis en vente sont  dépourvus de bibliothèques. Signe manifeste d’un pays qui souffre non seulement du Covid-19 mais d’une amnésie culturelle de plus en plus prégnante ? La France sans librairie sera-t-elle encore la France ? La question ne vient pas agiter les esprits de nos politiques et surtout pas celui du ministre de la Culture, plus occupé à organiser l’édition 2020 de la Fête de la musique que de sauver le patrimoine livresque… En effet, il n’y a aucun fond de solidarité ou de plan de relance prévu, ce que plus de 600 intellectuels ont déploré dans le Monde samedi dernier.

Avant de divaguer sur le monde d’après, pourquoi tous ceux qui prétendent défendre l’exception culturelle française n’envisagent-ils pas d’abord de sauver le monde d’hier dont l’héritage est dilapidé dans l’indifférence ? Il est presque certain que le 16 boulevard Saint Michel sera bientôt l’adresse d’un opticien qui vendra des lunettes made in China ou d’un énième fast food qui viendra enlaidir encore plus ce boulevard fréquenté autrefois par des étudiants qui flânaient le nez au vent loin d’imaginer que dans un futur proche ce nez allait être masqué. 

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