Il est coutume de dire que Montréal est, après Paris, la deuxième ville de langue française au monde. Cette affirmation grandiloquente, qui rassure bon nombre de commentateurs impavides, cache pourtant la réalité : la langue française y perd du terrain au point où il n’est pas exagéré d’affirmer que la métropole du Québec est en voie de devenir un autre territoire perdu du Canada français. Dernier bastion français en Amérique du Nord, à l’exception de Saint-Pierre-et-Miquelon et de quelques îlots canadiens-français folkloriques sous perfusion anglophone, le Québec est comme la Gaule après l’invasion romaine : il s’approprie les manières du conquérant jusqu’à se fondre en lui.


 

Au Québec, la langue et l’immigration sont des questions politiques imbriquées l’une dans l’autre. En 2003, l’arrivée au pouvoir du Parti libéral du Québec (PLQ) a accéléré le déclin du français dans la ville fondée par Paul Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance. Si le Québec accueillait environ 30 000 immigrés par année entre 1976 et 2000, ce qui correspondait à une gestion responsable des flux migratoires, les libéraux ont ouvert les valves à compter de 2003 pour atteindre le chiffre – intouchable depuis lors – de 50 000 par année. La société québécoise, qui ne compte que pour une infime partie de la population de l’Amérique du Nord, accueille, mutadis mutandis, plus que la France et les États-Unis.

À cette cadence, ce sont 500 000 individus issus de populations diverses qui, tous les 10 ans, s’installeront dans la Belle Province de quelque 8 millions d’habitants. (…) Est-il étonnant que la langue de Molière file à l’anglaise?

La dénationalisation, passion libérale

Lors de la campagne électorale de 2018, qui a porté au pouvoir la Coalition avenir Québec de François Legault (centre droit), les Québécois ont fait reposer leur vote, en grande partie, sur la promesse de baisser le seuil d’immigration à 40 000 par année. Xénophobie, racisme, intolérance : toutes les épithètes infamantes ont été accolées à l’aspirant premier ministre, pourtant réputé pour sa modération et son pragmatisme. Au soir de l’échec du référendum sur la souveraineté en 1995, l’ancien chef du gouvernement, Jacques Parizeau (Parti québécois), avait attribué la défaite du camp souverainiste à l’argent et aux votes ethniques. La gauche et les fédéralistes se servent à l’envi de cette bévue, certes regrettable mais non dénuée de vérité, pour justifier leur projet multiculturaliste. Ainsi toute mesure qui conforterait la majorité historique francophone dans son rôle de moteur de la convergence culturelle serait-elle suspecte, comme la Loi sur la laïcité de l’État (entrée en vigueur en juin dernier), tenue pour régressive par plusieurs. Une députée fédérale de Montréal, Emmanuella Lambropoulos, l’avait même comparée à un « type de ségrégation ». La promesse de réduction des seuils, partiellement tenue, s’est avérée cosmétique puisque l’actuel gouvernement, qui prétend être nationaliste, compte rapidement retourner à la normale. À cette cadence, ce sont 500 000 individus issus de populations diverses qui, tous les 10 ans, s’installeront dans la Belle Province de quelque 8 millions d’habitants. Déjà, le poids des francophones à l’échelle québécoise a chuté à 79 % ; en 2036, autant dire demain, il oscillera autour de 70 %. Est-il étonnant que la langue de Molière file à l’anglaise ?

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Je reviendrai… à Johannesburg

Depuis 2011, les francophones sont minoritaires sur l’île de Montréal. Selon les projections de Statistique Canada, ils ne compteront que pour 40 % de la population en 2036. Au fur et à mesure que s’étiole l’élément français, les institutions et ceux qui les incarnent participent de cet effondrement. À preuve, bien que l’article premier de la Charte de la Ville de Montréal stipule que celle-ci est « une ville de langue française », rien n’est fait pour la faire rayonner ni pour la protéger sur le plan municipal. En décembre 2018, la maire de la ville, Valérie Plante, a oublié de parler français alors qu’elle soulignait l’arrivée de trois entreprises britanniques spécialisées en intelligence artificielle. « C’est tellement un oubli bête ! a dit la maire lorsqu’elle a été interrogée à ce sujet. J’étais fâchée contre moi, au final. C’est vraiment ça qui s’est passé. C’est vraiment après que j’ai réalisé que je n’avais pas fait mon allocution en français. En fait, je n’ai pas suivi mon texte, parce que mon texte était en français. » La bourde est survenue au pire moment : le gouvernement de Doug Ford, dans la province voisine de l’Ontario, avait décidé d’annuler sa promesse d’ouvrir une université francophone à Toronto, en plus d’avoir disséqué le Commissariat aux services en français. Mais là ne s’arrête pas l’étourderie comique dont fait preuve la métropole, qui compte plusieurs institutions anglophones, comme des universités et des hôpitaux auréolés d’un prestige colonial. Pendant très longtemps, la salle du conseil municipal de l’hôtel de ville n’affichait pas le drapeau québécois, muni d’une croix blanche et de quatre lys français, en dépit des prescriptions de la Loi sur le drapeau et les emblèmes du Québec. En 2018, il a fallu que deux journalistes retraités mettent la Ville en demeure et que le ministère de la Justice s’en mêle pour que le symbole du seul État français d’Amérique du Nord y fasse son entrée. Les tendances sécessionnistes de Montréal, du moins sur le plan identitaire, sont connues : rappelons-nous la volonté exprimée de la même leader progressiste de voir sa ville soustraite au principe de laïcité. En 1760, c’est la capitulation de cette ville qui avait provoqué celle de la Nouvelle-France. Un jour prochain, le déclin du Canada français se jouera aussi sur cette île bornée par le fleuve Saint-Laurent et la rivière des Mille Îles.

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