L’homogénéité culturelle des pays de l’Est est enviée par toute une jeunesse de France. Au point d’émigrer?


Elles s’appellent Emma, Paloma ou Hortense et portent sur le monde le regard naïf et désormais inquiet de leurs vingt ans. Elles n’ont pas encore réalisé que leurs parents au même âge ne comptaient dans leur cercle proche ni collapsologue ni végane transhumaniste. Mais elles pressentent que le pays qu’on leur laisse, perclus de dettes et de grèves historiques, commence à subir les conséquences de la coupable insouciance des générations précédentes. Une guerre civile de basse intensité — ce cocktail de délinquance violente, de viols et d’égorgements réguliers par des déséquilibrés — bien que niée, s’installe doucement, résultat d’une démission presque totale dans la gestion du dossier migratoire. Le défi climatique parfait le décor — qu’il soit fantasme ou pas ne change rien à leurs angoisses — en lui donnant un arrière-plan de catastrophe générale, propice à la consommation d’anxiolytiques par palettes.

Des sociétés apaisées

Notre trio d’étudiantes n’en prend pas. Elles carburent au rêve. Il a pris sa source à l’occasion de quelques semaines ou de quelques mois passés dans une université à Budapest, Bucarest ou à Cluj-Napoca. De cette expérience hongroise, roumaine et polonaise, elles reviennent enthousiastes. Elles décrivent des villes sûres, des sociétés homogènes, des citoyens faisant spontanément confiance à leur semblable. En creux, elles dessinent un monde idéalisé où l’évident déficit diversitaire ne leur semble a priori pas un obstacle à leur épanouissement. La Roumanie compte par exemple 64 000 musulmans, soit trois pâtés de maisons à Roubaix. Alors, Emma, Paloma et Hortense échafaudent chacune un avenir du côté du pacte de Visegrad (ou pas loin) et réfléchissent sérieusement à une future expatriation aux accents hongrois, polonais ou roumain — une langue latine plus facile tout de même à apprendre que le magyar.

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Jean Raspail n’a pas écrit que Le camp des Saints. Dans Septentrion, en 1979, il décrivait la fuite de trente-cinq compagnons en train. « Maintenant, ils roulent vers le nord. Ils ont quitté la ville juste à temps, avant que l’invasion sournoise venue du sud, et dont ils ont été les seuls à percevoir la nature, ne recouvre la cité de son uniformité grise ». Celui qu’on présente souvent comme un visionnaire n’avait anticipé, ni la généreuse ouverture à l’autre de l’Europe du Nord, ni la chute du mur de Berlin. La fuite vers le Nord ne semble plus être en 2020 une option réaliste — et il va falloir brûler encore pas mal de charbon avant que les fjords norvégiens rivalisent avec les plages de Vama Veche au bord de la mer Noire. Ces étudiantes françaises figureraient-elles l’avant-garde d’une fuite vers l’Est ? Les données démographiques contraires de l’Europe occidentale et de l’Europe orientale rendent désormais ce scénario crédible sinon probable.

Une migration à rebours

À l’Est, les taux de fécondité recensés par l’ONU figurent parmi les plus bas. Ils promettent une inexorable érosion des populations — 10 % de Hongrois en moins dans 60 ans — déficit au demeurant extrêmement favorable à la baisse des gaz à effet de serre (rappelons aux écolos que la démographie se trouve intimement liée au respect de la planète, mais s’intéressent-ils vraiment à elle ?) Bruxelles aura beau les tancer, on peut parier que l’ouverture de la Pologne ou de la Hongrie au métissage africain restera limitée — les 30 ou 50 millions d’immigrés souhaités par le très chiraquien Jean-Paul Delevoye devront donc se serrer au Nord, au Sud et bien sûr à l’Ouest du continent. Tous ces paysans maliens qui vont prendre les jobs et payer les retraites à six chiffres des énarques et des polytechniciens qui les ont fait venir, quand on est progressiste, c’est du sûr à 100 %. Rien à voir toutefois avec le Grand Remplacement, inepte théorie complotiste de l’extrême-droite.

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L’Europe de l’Est, privée de cet apport démographique (les pauvres !) doit bien chercher une solution. Les Japonais, peu ouverts à l’autre mais tout autant frappés de vieillissement durable, ont opté de longue date pour la robotique et comptent sur des R2D2 version aide à la personne. A l’est, faute de compétences domotiques, on tente de ranimer des politiques natalistes qui, fussent-elles vigoureuses, ne peuvent objectivement compenser la dénatalité en cours. Passer de 1,48 enfant par femme en Roumanie aux 7.4 du Niger, c’est demander aux Roumains de vivre le pantalon baissé pendant 20 ans. Dans ce contexte, un apport d’Européens de l’Ouest — trentenaires au plus, dans un premier temps — pourrait bien répondre aux soucis des uns et des autres. Mieux formée qu’un pêcheur sénégalais, voici une main-d’œuvre qui pourrait payer les retraites des ingénieurs roumains et s’abstiendra de brûler les églises. Du point de vue de ces nouveaux arrivants, une migration intraeuropéenne à rebours de celle des décennies passées offrirait à de jeunes Occidentales de pouvoir déambuler en jupe, à Budapest, sans être importunées. Voilà en somme le marché que s’apprêtent à conclure, sans oser le formuler clairement, Emma, Paloma et Hortense. Avec la fuite des Juifs, un autre signal faible — mais reconnaissons que même les signaux forts n’ont aucun impact sérieux sur l’autisme progressiste.

En les quittant, j’entends siffler tristement le train jaune et or de Septentrion qui file désormais à toute vapeur vers Cluj-Napoca.

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