On pourrait s’étonner de voir le roi hongkongais du polar violent et des fusillades intempestives Johnnie To se frotter à la comédie musicale. Pourtant, quiconque a vu PTU ou sa délicieuse comédie Sparrow ne s’étonnera pas de ce brusque changement de registre. Il y a toujours eu chez le cinéaste un sens de la chorégraphie et du mouvement musical qui faisait, par exemple, de ses fusillades de véritables ballets.

Multinationale high-tech

Comme son titre l’indique, Office se déroule entièrement dans le cadre d’une grande multinationale où deux jeunes diplômés, Lee Xiang et Kat Ho, font leurs débuts. L’entreprise s’apprête à entrer en bourse mais la banque Lehman Brothers fait faillite aux Etats-Unis, mettant en péril la santé économique du groupe et exacerbant les tensions en son sein…

La plus grande réussite du film, c’est évidemment la virtuosité de la mise en scène et la qualité de la direction artistique. To joue à merveille du décor assez incroyable de cette multinationale high-tech tout en structures métalliques et en néons fluorescents. L’espace créé par le cinéaste est dénué de cloisons ou de murs : c’est l’image même d’un monde où la transparence règne en maître et où chacun évolue sous le regard (critique) de l’autre. Seules les couleurs (le métro orange, les toilettes bleues, la cafétéria jaune…) délimitent les lieux. Mais cet espace ouvert et aseptisé est paradoxalement un endroit où chaque ligne verticale enferme les personnages et les réifie. A l’image de cette grande horloge qui surplombe de nombreux plans, l’entreprise est ce lieu qui enferme et opprime ses employés, qui leur vole à la fois leur temps et leur jeunesse (comme un couple le chante au cours d’un intermède musical).

Trahisons, arrivisme et tromperies

Par la simple virtuosité de sa mise en scène, Johnnie To parvient à mettre à nu les mécanismes d’un capitalisme devenu fou, entre transparence absolue, fluidité parfaite (aucun mur pour arrêter l’argent et la finance) et l’horreur d’un individu annihilé.

Office est donc une satire de cet univers de l’entreprise, de la finance, une sorte de Temps modernes du 21ème siècle (toutes proportions gardées). On sourit devant ces cols blancs interchangeables qui se pressent pour avoir droit de monter dans le meilleur ascenseur et qui chantent leur total dévouement à leur société. Par la suite, Johnnie To observe avec un regard acide les comportements de ses personnages, entre trahisons, arrivisme et tromperies (aussi bien sentimentales que professionnelles).

Malgré une noirceur (hélas) inassumée

Le film n’est cependant pas sans défauts. Si le rythme nous emporte assez rapidement, il faut aussi reconnaître que la satire reste un peu superficielle. D’autre part, si les morceaux musicaux sont plutôt entraînants et charment par leur côté acidulé, cette plongée dans le genre empêche d’advenir une certaine noirceur qui aurait été plutôt bienvenue. Pour prendre un exemple qui  nous est cher, il y a toujours chez Demy, même dans ses moments les plus joyeux, une véritable mélancolie qui s’immisce sous le vernis d’un univers repeint en couleurs vives. Chez To, on raille un peu l’absurdité des comportements des individus transformés en machines au service de leur entreprise mais, au fond, on ne remet jamais en cause profondément le modèle économique même. On ne dévoilera pas la fin du film mais il penche dangereusement vers le soap-opera un tantinet mièvre.

…Johnnie To reste un cinéaste passionnant

Que ces réserves ne vous empêchent cependant pas d’aller jeter un œil à cette œuvre qui a eu du mal à se frayer un chemin sur les écrans français : le brio de la mise en scène nous rappelle que Johnnie To est un cinéaste passionnant. De mon côté, je le trouve assez inégal (de pures merveilles comme Sparrow côtoyant des navetons comme Vengeance avec Johnny Halliday) mais toujours intéressant. Dans son œuvre pléthorique, Office ne constituera pas un sommet mais reste un jalon suffisamment rythmé pour nous emporter…

Office (2015) de Johnnie To avec Sylvia Chang, Chow Yun-Fat, Tang Wei, Ziyi Wang. (Editions Carlotta films). En salle depuis le 9 août 2017

 

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est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof