Vingt-cinq ans après l’éclatement sanglant de ce que fut l’Etat fédéral yougoslave, les spécialistes des Balkans, Alexis et Gilles Troude, auteurs respectifs de Géopolitique de la Serbie (Ellipses, 2008) et de Yougoslavie, un pari impossible ? (L’Harmattan 1998), dressent, dans cet ouvrage nouvellement paru, un portrait alarmant de la situation actuelle dans la région.

Dans ce dernier quart de siècle, les six ex-républiques yougoslaves (Bosnie-Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie et Slovénie), sont devenues des Etats indépendants, de même que l’ancienne province serbe du Kosovo, qui a proclamé son indépendance en 2008. Ce processus s’est déroulé au prix de centaines de milliers de victimes (les estimations, quant au nombre de morts, oscillent entre 100 000 et 200 000). L’intégration euratlantique de ces nouveaux Etats se poursuit tant bien que mal. La Slovénie (2004) et la Croatie (2013) ont déjà intégré l’Union européenne (UE), tandis que le Monténégro, sans faire partie de l’UE, est devenu le 29ème Etat-membre de l’OTAN en 2017. La demande d’adhésion à l’UE de la Bosnie-Herzégovine a été acceptée en 2016. La Serbie, quant à elle, désormais séparée du Monténégro (depuis 2006) et amputée de sa province kosovare, peine à intégrer l’UE. Il en est de même pour la Macédoine en raison du blocage de la Grèce.

Un « trou noir » au cœur de l’Europe

Au-delà de ces évolutions, les auteurs décrivent à quel point – aux antipodes des promesses de prospérité, de stabilité et de sécurité, chères aux partisans de ces multiples indépendances – la plupart de ces nouveaux Etats sont fragiles. Certains seraient même en passe de devenir des « Etats faillis », selon la terminologie utilisée par le politologue américain Robert Bates. La corruption endémique des nouvelles élites politiques de la région, l’expansion exponentielle de groupes criminels et l’instabilité chronique due à l’échec de l’éradication de la pauvreté de même que la persistance des revendications territoriales ethniques voire claniques, font le lit de courants délétères de plus en plus susceptibles de plonger les Balkans dans le chaos et de se propager au reste de l’Europe.

Vulnérabilisée par l’explosion de trafics en tous genres (acheminement vers l’Europe de l’Ouest de l’héroïne en provenance d’Afghanistan, trafics d’êtres humains, trafics d’armes, détournement de l’aide internationale, malversations diverses, etc.), mais aussi par la persistance des revendications irrédentistes (albanaises, hongroises, etc.), la région serait devenue, en quelques années, un réel « trou noir » en Europe. Le déversement de milliards d’euros d’aide internationale ne semble pas résoudre le problème. Au contraire, la région prête le flanc, depuis plusieurs années déjà, à l’entrisme des islamistes radicaux. La présence de camps d’entraînement terroristes en Bosnie-Herzégovine et la radicalisation de centaines d’individus, au sein des populations locales kosovares et bosniennes, par le biais de prédicateurs wahhabites et d’organisations caritatives, ont d’abord fait le lit d’Al Qaeda, dès les années 1990, puis celui de l’Etat islamique depuis 2014.

En conclusion, cet ouvrage, certes très critique vis-à-vis de l’action de la communauté internationale dans les Balkans, permet d’apporter, en contrepoint aux scenarii généralement optimistes concernant l’avenir de la région, qui prévalent en Occident, une grille de lecture très différente. La confrontation de ces points de vue divergents devrait être bénéfique à l’effort d’analyse prospective qui s’impose en ce qui concerne cette région d’une grande importance géostratégique et dont l’évolution aura prochainement un impact considérable sur le reste de l’Europe.

Balkans, la fracture. La base européenne du djihad, par Alexis et Gilles Troude, Editions Xenia, 2017, 242 pages, 19€.

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