Les temps sont durs pour la laïcité tandis que le fameux « discours sur la laïcité » tant attendu du président Macron se fait toujours attendre. On finit par espérer qu’il n’arrive pas, tant on en redoute les probables renoncements et reculades.

Soumise au feu croisé de l’entrisme d’un islam politique qui ne se dissimile même plus, aux discours accommodants d’un personnel politique souvent couard ou d’une inconscience coupable, au harcèlement constant des idiots utiles de cette vague obscurantiste qui, sous couvert de protéger les minorités offensées toutes confondues dans un grand magma victimaire, la laïcité a fort à faire.

Qualifiée perversement de rigide voire de « radicale » par certains qui, à l’instar du président Emmanuel Macron, n’hésitent ainsi pas à reprendre en le tordant le lexique de la radicalisation religieuse en cours, qui tue, persécute et égorge, cette construction républicaine permet à chacun d’adhérer au pacte citoyen le liant au reste de la société, dans le respect de ses convictions intimes et de sa liberté de conscience.

Les défenseurs de la laïcité qui se reconnaissent dans le Comité Laïcité République sont sur ce front depuis l’affaire du voile de Creil en 1989 qui avait lancé les festivités régressives dans ce domaine, quand d’autres préféraient se fermer hypocritement les yeux.

La constance de leur combat, la justesse aussi des buts qu’ils poursuivent – préserver la laïcité en dépit de toutes les atteintes polymorphes qu’elle subit-, la rationalité et la pondération de leurs méthodes, mérite qu’on les reconnaisse pour leur engagement et que l’on mette en lumière leur action, à quelques jours de la remise des Prix de la Laïcité le 6 novembre à l’Hôtel de Ville de Paris.

Jean-Pierre Sakoun, président du Comité Laïcité République, répond pour Causeur à quelques questions.

Anne-Sophie Chazaud. Dans quelle situation se trouve aujourd’hui la laïcité en France ?

Jean-Pierre Sakoun. La laïcité subit des attaques de toutes parts dans une société où les discours religieux ont repris une place envahissante et bruyante. Les prises de position papales sur les questions de société, de mœurs, de procréation ou de contraception représentent un empiétement permanent contre lequel nous restons mobilisés d’autant que ces déclarations se sont récemment amplifiées. À côté de ces attaques plus ou moins feutrées,  l’action religieuse menée contre la laïcité par l’islam politique sous toutes ses formes est la plus visible. Par-delà les actions terroristes violentes et meurtrières qui atteignent notre société dans sa chair de manière spectaculaire, il y a au quotidien de façon à la fois virulente et insidieuse toute une série d’atteintes portées aux principes et aux valeurs républicaines à travers des attaques idéologiques visant à instaurer dans l’espace public les signes manifestes d’une soumission revendiquée à la religion plutôt qu’aux lois des hommes.

Toutes les polémiques tournant autour du port du voile islamique sont de cette nature et manifestent à la fois un entrisme et un séparatisme qui inquiètent beaucoup de nos concitoyens.

Face à de telles menaces contre la République, la classe politique se montre-t-elle à la hauteur de la situation ?

Les prises de position accommodantes ou les non prises de position d’une partie importante du personnel politique tous bords confondus suffisent à nourrir notre inquiétude mais aussi à justifier notre action. Le discours aux Bernardins de M. Macron nous semble de ce point de vue préoccupant, dans l’attente d’une ligne présidentielle claire, annoncée depuis longtemps, sur la laïcité.

Les récents débats qui se sont tenus à l’Assemblée au cours du vote de la loi Essoc dite « pour une société de confiance » en juin dernier et l’apparition d’un groupe d’une soixantaine de Députés LREM qui ont manifestés leur opposition  aux deux cavaliers législatifs contenus par ce projet de loi et modifiant la loi de 1905 sur le financement des cultes, démontrent des discussions internes à la majorité  autour de ce sujet : les deux alinéas conduisant d’une part à supprimer les associations cultuelles de la liste des lobbies, et rendant d’autre part possibles les dons manuels auprès de ces associations cultuelles sans obligation désormais d’être signalés, ont fini par être votés mais les laïques se sont fait entendre. L’action de veille et d’alerte menée par le Comité Laïcité République n’est pas étrangère à ce mouvement. Il importe donc plus que jamais en ce moment charnière de poursuivre cette action.

Justement, en quoi consiste l’action du Comité Laïcité République ?

Notre mode d’action et nos objectifs ne sont pas de l’ordre de la dénonciation polémique ou tonitruante et ne relèvent pas de l’engagement politique en tant que tel. Le CLR se positionne clairement depuis une trentaine d’années – précisément depuis l’affaire du voile de Creil en 1989 qui représente le moment fondateur de notre comité- comme un outil pragmatique afin de faire avancer la réflexion des politiques du moment sur les questions liées à la laïcité. C’est pourquoi nous sommes ouverts à tous les partis démocrates et ne postulons pas d’a priori partisans.

Le CLR est également un lieu de réflexion et de formation sur la laïcité, ce qui prend notamment tout son sens auprès d’un personnel politique jeune et plein de questionnements, nouveau venu en politique. Ce rôle s’est déployé de manière discrète et efficace jusqu’à ce que le basculement de certaines de principales associations laïques historiques vers des positions plus floues sur la défense réelle de la laïcité promeuvent de facto le CLR au rang de référent inébranlable dans ce domaine.

Nos nombreux colloques annuels, dans toute la France, notre site web très consulté, véritable centre de ressource sur la laïcité, les conférences que nous donnons, en France et à l’étranger, sont nos principaux outils de diffusion et d’action.

Quels sont vos outils d’action ?

La remise des Prix de la Laïcité, qui se tient depuis 2003 est le principal outil de cette action, en termes de visibilité mais aussi afin d’orienter les projecteurs vers ceux qui se battent au quotidien, en France et à l’étranger, pour promouvoir ces valeurs. Sous les présidences successives et non exhaustives de personnalités telles qu’Elisabeth Badinter, Antoine Sfeir, Boualem Sansal ou Zineb El-Razoui, ont par exemple été récompensés pour leur engagement laïque Chahdortt Djavann, Françoise Laborde, Djemila Benhabib, Jeannette Bougrab, Jürgen Wertheimer ou encore Samuel Mayol, Fazil Say et de nombreux autres.

La popularité fédératrice de cet événement devenu annuel témoigne de l’importance de l’action du CLR tandis que l’Observatoire de la Laïcité ne semble pas vouloir mesurer la profondeur du problème qu’il est censé observer. On peut trouver l’écho de cette position dans la dérive qu’incarnent nombre d’universitaires, intellectuels et associatifs, enfermés dans la problématique de lutte contre l’islamophobie, feignant de considérer toute action en faveur de la laïcité comme une atteinte visant tous les musulmans, remplaçant la promotion des valeurs laïques par celles de l’interconvictionnalité et du dialogue inter-religieux lequel serait supposé être à soi seul porteur de ciment collectif, au détriment des valeurs républicaines lesquelles relèguent le religieux à la sphère privée.

Il reste donc encore beaucoup à faire, même si les lignes idéologiques commencent à bouger.

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