Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle (1932-2019), récemment disparu (5/8)


Marielle, cet altruiste du 5 à 7 n’était jamais trivial. À tort, les malveillants actuels en auraient fait un déviant. C’est bien simple, quand il nous a quittés, les télévisions si promptes à mémorialiser par l’exemple, ont été incapables de programmer l’un de ces films, phares des années 70, en prime time. Trop dangereux, trop instables, trop boursouflés de sous-entendus, trop inflammables. Nous en sommes là, dans le refoulement des expressions les plus diverses, dans l’abandon de nos propres valeurs.

Son irrévérence bafouée

Marielle a eu droit à quelques extraits soigneusement édulcorés et à l’un de ses longs-métrages de fin de carrière que l’on accepte de tourner pour régler ses impôts. Nous savions que son irrévérence naturelle serait une fois de plus cachée et bafouée. Marielle conspuait cette société qui infantilise, qui, à la vue d’un téton, vacille, part en guerre contre tous les plaisirs terrestres. Marielle était d’un autre temps, d’une autre trempe. Intimidant par sa geste chevaleresque et son flow cascadesque, il incarnait l’homme indécis des années 70 dans toutes ses contradictions et compromissions. Un homme en pleine restructuration mentale, Marielle était à mi-chemin entre une société débordante de richesses et une profonde crise de civilisation.

Mariole du dilettantisme

Au milieu du gué, il profitait encore de l’élan des Trente Glorieuses, bagnoles et p’tites pépées à gogo mais déjà, dans sa façon de jouer et d’appréhender ses personnages, il y avait le terreau des neurasthénies, des questionnements fondateurs. Marielle, le mariole du dilettantisme se glissait parfaitement dans la peau de ce nouvel individu qui sent les changements. Le feu d’artifice est presque terminé. Marielle arrive alors que les dernières fusées ont été tirées et qu’une flétrissure saisie comme ça, sans crier gare. Quand, après une grande joie, une mélancolie s’empare de nous sans que l’on puisse la contenir. Oui, Marielle en fait des tonnes, il se débat dans la nasse qui se referme. L’homme des années 70 était dans ce no man’s land flou et capricieux.

Que la crise commence ! Les premiers mois, on ne la perçoit presque pas, on s’en moque, on imagine que la profusion d’essence et la surconsommation inonderont notre vie jusqu’à l’infini et puis, l’étau se resserre, le goulot s’étrangle, nous allons visiblement être obligés de jongler avec la réalité. Marielle nous octroie un dernier quart d’heure de bonheur. Après lui, le déluge. La rigolade, les voitures à douze cylindres et les gentilhommières avec piscine couverte seront bientôt un lointain souvenir. Marielle anticipe le déclassement en nous tenant par la main, pour nous aider à passer dans cette autre dimension, celle de la paupérisation et de la fin des espérances.

Merde aux censeurs

Pour nous rassurer, il accélère sur la ligne droite, prend le 200 à l’heure et dit merde aux censeurs, au chômage, aux taxes, aux chefaillons et aux képis. Mais, déjà, dans son œil, il y a quelque chose de cassé, de foutu, d’irrémédiablement nostalgique. Ce cinéma d’équilibriste nous touche par sa vérité dérangeante sous une épaisse couche croquignolesque. « Je suis un pauvre type, j’ai tout raté » déclare-t-il, dans une chambre de Pont-Aven. Aveu terrible ou lucidité totale du quadra sur le carreau, sans boulot et sans tendresse à domicile, il n’est plus que le vagabond de lui-même. Il a la décence de ne pas faire semblant. À quoi bon ? Marielle est ce visage familier des années 70 quand l’existence s’est mise à dérailler sévèrement. Le confort matériel et intellectuel a valdingué sur l’autel de la psychanalyse et du surmoi.

Cet acteur tout en débord et flamme sauvage nous amuse en se désapant. Il dessine le portrait de l’homme seul qui entre dans les années sombres, dans la spirale infernale des emmerdes. « J’ai passé l’âge d’avoir peur des clowns », nous avoue-t-il. Nous n’en sommes pas persuadés. Cet homme qui a été façonné par le capitalisme triomphant, montre-bracelet Cartier au poignet, pardessus en moumoute ultra-voyante, chaussures à talonnettes pour voir la vie d’un peu plus haut, qui rêve de JJSS et du Baron Empain en s’endormant et se lève chaque matin, dans la peau d’un loser, nous foudroie. Marielle est le réceptacle de tous nos déboires. Un perdant magnifique. Un bricolo de l’adultère. Un soutier atrocement poudré. Nos désillusions sociales et sentimentales lui servent de couvre-chef. C’est un coq démantibulé, les pieds dans la glaise, les ailes fauchées, il continue de pérorer, de fantasmer et d’enchanter les terres désolées. Marielle incarnait aussi ce vieil ordonnancement de l’existence quand tout n’était pas encore parti en vrille, quand nous faisions semblant de garder la tête hors de l’eau. Le marasme s’approchait, nous en étions conscients. Marielle était ce label France qui rassure et qui rend aussi désespérément triste.

Un miroir de la société

Son identité cabossée faisait écho à nos propres pitreries. Avec lui, nous enfilions nos charentaises devant le poste de télé. Confortable à l’œil, aimable à regarder, cette mélodie qui se transformait parfois en mélopée graveleuse, nous réchauffait, nous incitait à serrer les dents, la crise se dressait devant nous. Marielle était ce passé douillet où chaque individu avait une place définie, c’était un miroir de notre organisation sociale. Il était à la confluence des instants tragiques.

A suivre…

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