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Je vais chez le psy

Une fiction de Franck Crudo

Je vais chez le psy
"Les Sous-doués" (1980) de Claude Zidi © SIPA

Retour vers le futur qui nous attend peut-être…


10 mai 2031. Je n’ai pas trop le moral. Je ne sais pas si c’est l’effet de la 42e dose ou l’obligation de dormir avec son masque sous peine de poursuites judiciaires, mais je ne me sens pas très bien. Comme un sentiment diffus d’étouffement. En plus, il faut vraiment faire gaffe à ce qu’on dit en public désormais. Et puis, devoir remplir et signer au préalable un « accord de consentement » avant chaque rapport sexuel, ce n’est définitivement pas mon truc.

Sur le conseil d’un ami, j’ai pris rendez-vous avec une psy pour la première fois de ma vie. Elle reçoit du côté de la rue de Bièvre, au cœur de la capitale. L’endroit est élégant : près du divan, une bibliothèque accueille l’intégrale des œuvres de Gérard Miller et de Louis Aragon. Sur le mur vermillon, un portrait dédicacé de Christiane Taubira avec son écharpe tricolore dans les jardins de l’Élysée. Un hors-série de Télérama consacré à Bénabar est posé négligemment sur un coin du bureau. Ma psy attend que je m’allonge puis entame la conversation d’une voix doucereuse, à la Bruce Toussaint :

Elle – De quoi souhaitez-vous parler ?

Moi – Euh… je ne sais pas trop, vous me prenez un peu au dépourvu…

– Racontez-moi votre journée d’hier par exemple.

– Oh !  Rien d’exceptionnel, on va s’emmerder. Le matin, j’ai pris ma voiture pour faire des courses chez Leclerc…

– Cela ne s’appellera bientôt plus Leclerc, l’enseigne va changer de nom.

– Bah pourquoi ?

– On a appris que le fondateur du groupe, Édouard Leclerc, n’avait pas été très clair sous l’Occupation…

– Décidément ! Le mois dernier déjà pour les mêmes raisons c’était Renault, rebaptisé « Voiture du peuple ». Et l’on s’apprête à démolir le Panthéon…

– Ce qui est légitime. On s’est rendu compte que Dumas, Voltaire et Rousseau étaient misogynes, Condorcet islamophobe, l’Abbé Grégoire et Jaurès antisémites, que Hugo, Zola et Schoelcher défendaient la colonisation et que Malraux a fait de la prison après avoir pillé les statues d’un temple khmer… Mais poursuivez, je vous prie.

– Donc, arrivé chez Leclerc pas clair (je me mets à glousser bêtement) impossible de se garer dans le parking, 90 % des places étant désormais dévolues aux handicapés…

– Aux personnes à mobilité réduite vous voulez dire.

– Oui, si vous préférez. C’est un truc de cornecul cette histoire, parce qu’il y a plein de places libres partout, mais on n’a pas le droit de s’y garer. Du coup, je me suis foutu en warning et j’ai fait mes courses en quatrième vitesse. La caissière, même avec son masque, était sacrément mignonne d’ailleurs…

– L’hôtesse de caisse, c’est mieux.

– Oui bon, c’est pareil.

– Non, c’est moins dégradant.

– Euh… bref, j’ai eu le temps de faire aussi quelques provisions pour ma mère, qui vit à Paris la pauvre. J’ai pensé à lui acheter des Pépito, elle adore ça. Vous savez ce que c’est qu’un Pépito qu’on mange à minuit ?

– Non.

– Un Pépitard.

Je ne peux m’empêcher de partir dans un début de fou rire qui s’estompe aussitôt, mon interlocutrice restant de marbre. Impavide, elle m’invite à poursuivre. Je m’exécute :

– J’ai voulu apporter à ma mère les quelques provisions que j’avais prises pour elle, mais une fois dans Paris, j’ai dû faire à peine 500 mètres en une heure. Le gars à mobilité réduite, c’était moi pour le coup.

– Cela ne roulait pas très bien apparemment.

– Pour sûr, d’ordinaire je fais 500 mètres en à peine une demi-heure ! Comme j’étais bien énervé, j’ai rebroussé chemin et je suis rentré chez moi. Du coup, j’ai filé les Pépito au clodo du quartier, pardon au clochard…

– Au sans domicile fixe.

– J’allais le dire. Le temps de saluer mon concierge, un vieux monsieur un peu dur de la feuille…

– Un gardien d’immeuble malentendant du troisième âge.

– Vous allez me reprendre à chaque phrase ? Cela devient usant !

– Les mots signifient beaucoup de choses vous savez. Dans votre cas, ils sont très souvent stigmatisants. Je perçois une colère enfouie chez vous, beaucoup d’animosité, de préjugés aussi… Mais continuez s’il vous plaît.

– Je me retrouve alors avec mes sacs remplis de provisions sur les bras à devoir partager l’ascenseur avec ma voisine du 4e étage. Le problème, c’est que notre ascenseur est étroit et ma voisine a disons… euh… une certaine surcharge pondérale.

– Vous voyez quand vous voulez !

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– Bon, malgré tout l’ascenseur tient le coup, ce qui n’était pas gagné croyez-moi. Arrivé à bon port, Conchita m’aide à ranger…

– Conchita ?

– Oui, c’est ma femme de ménage.

– Non !

– Euh… ma bonne ?

– Encore moins !

– Ma technicienne de surface ?

– Excellent !

– Avec vous, j’ai l’impression d’être Daniel Auteuil qui passe le Bac dans Les Sous-Doués. Une machine lui sort une sucette quand il donne une bonne réponse et lui file des claques s’il a faux. Vous avez vu le film ?

– Il a été primé à la Mostra de Venise ?

– Non.

– Il a eu l’Ours d’or à Berlin ?

– Ça m’étonnerait.

– Une Palme d’or à Cannes, un César au moins ?

– Je ne crois pas.

– Alors non, je n’ai pas pu voir votre long-métrage.

– Au fait, comme Conchita est naine, je dois dire quoi ?

– Une personne à verticalité contrariée.

– Logique, j’aurais dû y penser. Donc, comme je suis encore passablement excédé par ma demi-journée perdue dans Paris, je téléphone à Clarisse pour lui dire de venir…

– Clarisse ?

– Une copine. On passe du bon temps ensemble, enfin vous voyez ce que je veux dire…

– Poursuivez je vous prie.

– Clarisse arrive et puisqu’on n’a plus le droit de se faire la bise, je lui donne une petite claque sur les fesses…

(Hurlant) – Ah non monsieur ! S’il vous plaît, épargnez-moi les détails de votre agression sexuelle !

– Ne criez pas, vous m’avez fait peur. Ce n’est pas une agression sexuelle, Clarisse est consentante. Elle est même amoureuse de moi.

– Elle est sous emprise vous voulez dire.

– Bah non, elle me l’a dit : elle est amoureuse.

– C’est ce qu’elle croit.

– On a donc fait, comment dire, la chose sur le canapé…

– Conchita était encore présente ?

– Non, elle était partie.

– Vous me rassurez. Et vous avez bien signé « l’accord de consentement préalable » ?

– On n’y a pas pensé.

– Vous avez de la chance, le secret professionnel m’empêche de vous dénoncer à la police malgré les directives du ministre de l’Intérieur, pardon du ministre de l’Inclusion comme on dit désormais. Mais méfiez-vous, pour ce genre « d’affaires », la prescription vient d’être fixée à cent ans. Et ensuite, que s’est-il passé ?

Marlène Schiappa et Sibeth Ndiaye, en juillet 2019 © JP PARIENTE/SIPA Numéro de reportage: 00916261_000002

– Clarisse est partie à son cours de Ponce Pilate et j’en ai profité pour terminer un Agatha Christie.

– Lequel ?

– Je n’ose pas le dire.

– Dites.

– Les Dix petits n…

(Atterrée) – Vous avez chez vous la version interdite, celle avec le mauvais titre ?!

– Je l’ai retrouvée dans ma cave, c’est mon grand-père qui me l’avait offert.

– Vous n’ignorez pas que vous êtes passible d’une peine d’indignité nationale…

– Ah non, pas encore !

– Comment ça pas encore ?

– J’ai déjà été condamné pour incitation à la haine raciale l’été dernier.

– Qu’est-ce que vous avez fait ?

– J’ai laissé une mauvaise critique sur Trip Advisor au sujet d’un restaurant marocain. J’ai écrit que le couscous était dégueu, pas assez cuit. On m’a identifié avec mon adresse IP.

– C’est terriblement discriminatoire ce que vous avez écrit là.

– Je trouve ça quand même un peu sévère. Si j’avais balancé un commentaire négatif au sujet d’une pizzeria, on m’aurait foutu la paix.

– Oui, puisque vous ne pouvez pas être soupçonné de racisme dans ce cas précis.

– Même si le pizzaïolo est arabe ?

– Si le pizzaïolo est issu de la diversité ? Euh… j’ai un doute là, bonne question. De toute façon, notre séance arrive à son terme.

– Je vous dois combien ?

– 250 euros.

– 250 boules ?! C’est presque aussi cher qu’un plein d’essence ! C’est une coquette somme dites-moi.

C’est bien, votre dernière phrase montre que vous êtes sur le bon chemin.

Avant de m’éclipser, elle me fait prendre rendez-vous pour la semaine suivante. Je ne sais pas si j’y retournerai…


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Journaliste. Il a notamment participé au lancement du quotidien 20 Minutes en France début 2002 et a récemment écrit pour Causeur

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