Une sortie de crise est possible dans le conflit qui oppose l’Italie à la Commission européenne.


Les traders ont arrêté leur marche sur Rome. Ils campent à présent au bord du Rubicon. Il s’agit donc d’un cas de figure inédit. D’un côté, les traders ont passé un nœud coulant autour du cou de l’Italie mais se refusent pour l’instant à le resserrer : la faillite n’est pas déclarée. D’un autre côté, la commission européenne a déclenché une procédure dite de « déficit excessif » à l’égard du gouvernement de Rome qui implique l’application d’amendes financières si celui-ci continue de désobéir. Résumons : l’Etat italien subit, en tant qu’emprunteur, des conditions de refinancement (à 3,4% sur les emprunts à dix ans), qui constituent un handicap par rapport aux autres grands Etats de la zone euro, tout en s’exposant à des amendes dolosives de l’autorité de tutelle.

Une voix, et des plus autorisées, vient pourtant de s’élever pour dire qu’il fallait sortir de ce blocage et qu’on le pouvait ! David Folkerts-Landau, chef économiste de la Deutsche Bank, la plus grande banque allemande, a signé une tribune qui est à la fois une analyse objective du problème italien, un chef-d’œuvre d’honnêteté au regard de la propagande de Bruxelles et de ses soutiens médiatiques, et une proposition de sortie de la crise profitable à l’Italie qui permettrait aussi de sauver la face des commissaires européens.

Une dette qui vient de loin

Le chef économiste de la banque allemande met d’emblée les points sur les i. « Contrairement au préjugé largement répandu, l’Italie a été un Etat frugal. Son excès de dette est un legs du temps où elle n’était pas dans l’eurozone. Depuis lors, elle a réalisé un excédent primaire de son budget –un excédent de recettes sur les dépenses hors charges de la dette. Toutes les autres économies de la zone, à l’exception de l’Allemagne, ont accumulé à l’inverse des déficits primaires ». Il faut interpréter son propos comme la dénonciation d’une injustice puisque notre partenaire transalpin, élève exemplaire, est incriminé par ses partenaires quelque peu laxistes, à commencer par la France de François Hollande et Emmanuel Macron, de Pierre Moscovici et de Michel Barnier, nos représentants à Bruxelles.

L’économiste allemand enfonce le clou. « Depuis 2000, la nouvelle dette italienne a été consacrée à payer les intérêts et non les dépenses courantes. (…) Et la politique de restriction budgétaire assortie de douloureuses réformes de structures a échoué à promouvoir la croissance. L’Italie stagne. Son économie n’a cru que de 7% durant les deux dernières décennies tandis que l’Espagne a cru de 40%, la France et l’Allemagne de 30%. » On croirait que cet expert est passé à l’ennemi keynésien avec armes et bagages. En vérité, sa préoccupation est double, prévenir une nouvelle crise financière en Europe, dont, sans qu’il l’avoue, sa banque serait une victime de choix, et enrayer la montée du populisme que la politique d’austérité aveugle a encouragé sans le savoir. Il admet d’ailleurs que l’Italie devrait pouvoir relancer son économie par des dépenses appropriées, en particulier dans le domaine des infrastructures. Mais, pour ce faire, il faut opérer une réduction substantielle de la charge d’intérêts, qui fournirait les moyens de la relance tout en consolidant le crédit de l’Italie.

Une solution technique au parfum politique

Il écarte la solution de la mutualisation des dettes, qu’il juge inconcevable dans le contexte politique actuel. Il ne croit pas plus à un abandon de créances de la part des détenteurs de la dette italienne, qui fragiliseraient ces derniers1. Il ne reste donc qu’une seule option : faire donner la  Garde, en l’occurrence le Mécanisme Européen de Stabilité, ce fonds qui a pris en charge plus de 400 milliards d’euros représentatifs de la faillite de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de Chypre et des banques espagnoles. Le fonds européen serait chargé de substituer par étapes une dette nouvelle peu onéreuse à la dette ancienne qui pèse exagérément sur le Trésor de Rome. David Folkerts-Landau estime qu’on pourrait ainsi réduire la charge d’intérêts de la moitié et dégager ainsi une marge de dépenses productives de 35 milliards d’euros, soit deux gros points de PIB. Pour compléter le dispositif, il préconise une action de la Banque centrale pour réduire les taux exigés par les prêteurs de l’Italie.

Je ne vois aucune faille dans la proposition d’ensemble de l’économiste allemand. Son seul défaut apparent est politique : elle met le doigt sur l’aveuglement des autorités européennes. Mais comme elle leur permettrait de sauver la face dans cet imbroglio dont elles sont les premières responsables, ce défaut semble plus apparent que réel. Ce sont elles en effet qui pilotent le Mécanisme Européen. Elles pourraient, en acceptant les clauses techniques de la proposition, rétablir quelque peu leur autorité politique défiée par le gouvernement Conte. Elles pourraient aussi, ne serait-ce que pour la forme, assortir leur accord d’une demande de réformes supplémentaires. Et les protagonistes pourraient s’embrasser sous les applaudissements des médias au moment du dénouement.

Encore faudrait-il que les esprits de Bruxelles soient encore accessibles à la raison. Rien n’est moins sûr.

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