Les gilets jaunes consacrent la crise de la représentation: ils n’ont pas de chef et se méfient de toute autorité. Ils sont le seul « parti » de l’opposition, la réponse horizontale à la verticalité effondrée d’Emmanuel « Jupiter » Macron.


Durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait exposé sa vision de l’exercice du pouvoir en assumant sa verticalité. Avec ce mot magique, le jeune homme devenu président a annoncé la couleur : il décide de tout seul, et ceux qui se mettent sur son chemin seront frappés de sa foudre divine. L’implosion du PS, la nullité de la droite, le manque de talent ou de raison des opposants politiques lui ont permis d’imposer sa vision jupitérienne. Une orientation inquiétante pour ses opposants, mais visionnaire pour son fan-club qui, après avoir vu dans le candidat un nouveau Bonaparte, a espéré élire un Napoléon 2.0.

Les conséquences de ce pouvoir solitaire furent terribles, y compris pour les alliés du président Macron : parlement noyé dans les projets de loi, parti présidentiel au pas, emprise sur les télés et internet, étouffement des syndicats, règne des lobbys, instrumentalisation de la justice. Partout, les libertés publiques reculent et les relais de l’opinion d’opposition sont muselés ou dépassés. Le « château » sait mieux que vous ce qui est bon pour vous, et ceux qui souhaitent en rediscuter feraient mieux de « marcher » droit.

Deux erreurs fatales

L’exercice du pouvoir n’est jamais simple, surtout seul et sans relais. Deux épisodes destructeurs de l’autorité du chef de l’Etat l’attestent.

Tout d’abord, l’affaire Benalla – qui est en réalité l’affaire de son impunité et non celle de sa petite personne arrogante – a témoigné de la solitude du pouvoir macronien face à la défiance de la police envers l’Elysée. Les images récentes des CRS ôtant leurs casques en signe de soutien aux manifestants n’en sont qu’une suite logique. Un sentiment d’impunité pour les proches du dieu règne assorti d’un défi que le peuple aura la joie de relever quatre mois plus tard : « S’ils cherchent un responsable, qu’ils viennent me chercher ! »

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Deuxième épisode emblématique : la recomposition du gouvernement en septembre. Ses errements ont prouvé combien les relais réels de l’Elysée étaient maigres. Où sont les poids lourds dans cette recomposition ? Quelle impulsion populaire peut bien donner un exécutif renforcé en lobbyistes et énarques ? Dans l’exercice vertical du pouvoir, le gouvernement a perdu son importance. Les gilets jaunes demandent d’ailleurs le retour au septennat.

Les répartis de l’opposition

Coordonnée par les réseaux sociaux, la seule vraie opposition à la verticalité vient aujourd’hui, à savoir l’horizontalité. En 18 mois, aucun corps constitué n’a su devenir un contre-pouvoir efficace. La pyramide qui pourrait symboliser la société française, avec ses 600 000 élus, ses trop nombreux syndicats ou corporations, ses divers organes de représentations est devenue une tour. Cette tour est aujourd’hui assiégée par ce qui était avant la base de la pyramide, le peuple.

Alors qu’aucune grande réforme n’est en cours, aucune élection ne polarise les électeurs, ou ne mobilise les militants, 280 000 personnes samedi 17 novembre, 80 000 le 24 novembre, et encore 130 000 le 1er décembre, sont venues chercher Jupiter là où il se terre. Ce mouvement spontané est soutenu par les partis d’opposition et l’intégralité des syndicats de salariés, ainsi que par une majorité de Français. Mais seuls ces derniers sont les bienvenus dans les manifestations. Pour les gilets jaunes, la représentation est synonyme de trahison, et leurs représentants historiques des traîtres. Cela fait longtemps qu’ils ne votent plus : selon la DCRI, deux tiers des manifestants sont politiquement des abstentionnistes. Le gouvernement désespère de voir des délégués émerger, mais il ne récolte que ce que ces 18 mois de verticalité et de condescendance auront semé. Réponse horizontale des gilets jaunes : leur représentant n’a accepté de se mettre à la table des négociations que s’il pouvait diffuser l’entretien en direct sur Facebook live ! La démocratie directe 2.0 est arrivée ! Edouard Philippe l’a refusée.

« Je suis là pour mon pays », « il faut qu’il écoute le peuple de France », « je suis là pour défendre la liberté, mon pouvoir d’achat ». Infirmières, intérimaires, retraités : la classe moyenne, déclassée, se radicalise. Le « peuple de Johnny », piétiné par La République en marche, est en rage, mais il chante toujours la Marseillaise. Il croit en la France. La réponse à ce mouvement sans chef viendra-t-elle enfin du chef de l’Etat ? Probablement pas, aussi d’autres jacqueries horizontales exciteront chaque samedi les chaînes d’information continue. Jusqu’au jour où, face au peuple de France, plus personne ne voudra plus défendre la tour assiégée…

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