Alors sire, révolte ou révolution ? A mesure qu’il prend de l’ampleur, le mouvement des gilets jaunes met en évidence l’incompréhension et la passivité des élites devant des maux qu’ils ne comprennent pas. Leur crépuscule est tout sauf un mirage. 


Parmi toutes les questions posées par nos journalistes, intellectuels brillants et intervenants qui envahissent les plateaux depuis le début du mouvement des gilets jaunes, la seule qui soit importante, bizarrement, n’est pas posée, ou pas clairement, même si elle est en filigrane, on s’en rend bien compte, de tous les discours. On ressent, chez ceux qui parlent, comme une sorte de peur cachée, comme s’ils craignaient de remettre en branle le terrible processus de l’époque révolutionnaire, comme s’ils savaient bien, au fond, qu’ils ont profité ou laissé profiter, jusqu’à la limite supportable, de la mansuétude des peuples, qu’à force de mordre et mordre encore le lion qui dormait, on avait fini par le réveiller, et que ce sont eux, au bout du compte, qui sont les « aristos » d’aujourd’hui, promis peut-être bientôt à « la lanterne » comme leurs malheureux anciens. Pour toutes ces raisons, la question n’est pas vraiment posée, alors qu’elle est essentielle : s’agit-il d’une révolte ou bien d’une révolution ? En effet, la réponse politique n’est pas du tout la même selon qu’on considère être dans le référentiel du premier ou du deuxième cas.

Révolte ou révolution ?

S’il s’agit d’une révolte, on peut considérer que le « dialogue » et la négociation pourraient être suffisants : « écoute », prise en compte de « la détresse et la colère » des manifestants, réunions en province et même à Paris, moratoire sur la hausse des carburants, TIPP « flottante », mesures de compensation du coût des trajets automobiles pour les plus modestes, « coup de pouce » au SMIC, etc. Toutes ces mesures sont envisageables, et elles sont certainement déjà prêtes. Le calcul, dans ce cas, n’est pas politique, il est financier. Le pouvoir raisonne comme dans une négociation « normale » : « comment faire en sorte pour que tout rentre dans l’ordre et que ça me coûte le moins possible ? », telle est la question qu’il doit se poser.

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Si on est dans le deuxième cas, ça n’est pas du tout la même chose. Dans ce cas, il faut reconnaître que la « jacquerie » des gilets jaunes est très profonde, qu’elle fait suite à des décennies d’erreurs politiques et d’humiliations, et aussi, il faut bien le dire, à des décennies de mensonges, de calculs cyniques et de non-dits, la « reductio ad hitlerum », la fascisation permanente des petits électeurs populaires du FN et l’entretien volontaire et systématique de la fracture sociale par les pouvoirs de droite et de gauche ayant été très utile pour marginaliser leurs votes et leurs revendications. Escamoter et pervertir sans cesse les débats sur l’immigration et sur l’islamisme, déifier et dramatiser la question climatique, vanter la technologie, les « premiers de cordée », l’Europe sans les nations, la « mondialisation heureuse » et le progressisme sont des discours pour les riches. Il ne suffit pas de se faire filmer dans une école villageoise avec Jean-Pierre Pernaut, ni de serrer des mains lors d’une « itinérance mémorielle » bien mal conçue, ni de parler au peuple depuis le pont du Charles-de-Gaulle, pour être entendu.

Les pansements ne suffiront pas

Si c’est un tel constat qui est fait, les mesurettes concoctées à Bercy ne suffiront pas. C’est à un changement complet de cap qu’il s’agit de procéder, comme avait su le faire De Gaulle avec son « Je vous ai compris » aux Français d’Algérie avant de les trahir, ou Mitterrand après les grandes manifestations pour l’Ecole libre de 1984, qui lui avaient permis de jeter dans le lac tous les idéologues qui l’avaient porté au pouvoir, et qui l’empêchaient de faire, comme dans les grands pays de l’époque, une politique libérale.

D’abord, qu’on me permette de penser que c’est bien dans le deuxième cas que l’on se trouve aujourd’hui.

En effet, c’est (enfin !) devenu une tarte à la crème de le dire, il y a très clairement, en France comme ailleurs, un fossé devenu gigantesque entre les élites technocratiques mondialistes et les peuples. Ce qui est positif dans l’affaire, c’est que l’affrontement entre les deux, qui était, encore il y a peu, considéré comme du « complotisme », est aujourd’hui ouvert et manifeste. C’est cela, avant tout, que nous disent les gilets jaunes.

Dans les pays communistes, où j’avais vu exactement le même phénomène se produire à la fin des années 80, le pouvoir, qui se considérait bien plus « patriotique » que démocratique, pouvait justifier de l’emploi de la force pour lutter contre les « terroristes » et les « séditieux » qui menaçaient l’Empire. Malgré cela, quelques résistants comme Sakharov, Soljenitsyne ou Walesa l’ont fait tomber. Chez nous, le système s’affirme comme étant lui-même démocratique. Comment fera-t-il pour justifier que la majorité a tort contre la minorité ? Il a tenté jusqu’ici de le faire en perturbant l’élection présidentielle elle-même (l’affaire Fillon est encore dans toutes les mémoires), en discréditant la majorité populaire, en la faisant passer pour fasciste ou populiste, en la poussant à l’abstention. Mais on voit que ça tient de moins en moins bien.

Ils voulaient le réveil des autres

En réalité, le pouvoir élitiste est en train de tomber partout, et ce sera bientôt le cas en France. On ne voit pas comment Macron, un pur produit de l’oligarchie, un « Tchernenko » plutôt qu’un Gorbatchev, pourrait vraiment résister. Les forces populaires, qui étaient longtemps si fatalistes que Christophe Guilluy avait théorisé leur « marronnage »1, sont en train de découvrir qu’elles ont un véritable et grand pouvoir. On est aujourd’hui très loin du marronnage, on est même dans la reconquête. On voit clairement qu’elles prennent l’espace, le temps et la parole. Elles ne se coucheront plus. Elles le disent et il faut les croire.

Nous vivons réellement un « réveil des peuples ». Ce qui est assez drôle, d’ailleurs, c’est que nos élites n’ont cessé de le fantasmer, mais seulement pour les autres, comme pour les dits « printemps arabes ». Ils seront certainement très étonnés qu’on leur dise à leur tour « dégage », comme le faisaient les manifestants à Tunis ou au Caire, sur la place Tahrir… Ça n’est qu’une question de temps, et ça va leur faire bizarre.

Macron doit penser le pire ou se condamner à le vivre

Dans ces conditions, il est possible que la peur de certaines élites, comme dans la presse ou chez les politiques, par exemple, s’inverse. Si un scénario révolutionnaire s’affirme, au lieu de fasciser la population pour conserver leurs avantages, comme elles l’ont fait jusqu’à présent, elles vont préférer sacrifier le pouvoir en place pour sauver leur peau. Si c’est comme cela que les choses tournent, l’affaire se terminera au mieux par une dissolution, au pire par une démission, une possibilité qu’on ne peut surtout pas écarter.

Si Emmanuel Macron ne pense pas de cette façon, il a sans doute peu de chances de s’en sortir. S’il le pense, il a encore peut-être des cartes à jouer. Dans ce cas, il lui faut rapidement, grande tradition de la Vème oblige, « charger », faire porter le chapeau, désavouer et révoquer le Premier ministre. Il lui faudrait alors nommer un Premier ministre « provincial », un profil rassurant « à la Larcher », pour faire retomber la pression, et inverser totalement sa politique : « Je vous ai compris : le social d’abord, le mondialisme progressiste ensuite ». Il ne manquerait pas de candidats. L’un d’entre eux est déjà prêt, il frétille dans sa mairie de Pau, en regardant avec gourmandise les manifestants devant sa télé. Il y en a d’autres.

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Piloter un tel changement de cap, Macron en aurait-il la force, les « tripes » ? Ce qui est certain, c’est qu’il est aujourd’hui desservi par la Constitution. En effet, le passage du septennat au quinquennat lui a fait perdre la hauteur monarchique dont avaient bénéficié, pour ce grand changement de pied, ses prédécesseurs. Il peut difficilement « charger » un Premier ministre dont il prend la place tous les jours…

Panne de perlimpinpin 

Par ailleurs, sur le plan du comportement, il n’en prend pas le chemin non plus. Pour le moment, il « joue au bonneteau » avec les gilets jaunes : « Tu as vu mon ministre des Finances (celui qui te concerne) ? Hop, tu vas rencontrer celui de la Transition énergétique (dont tu n’as rien à faire). Tu veux la baisse de la taxe à la pompe ? Hop, tu auras une prime pour acheter une voiture électrique. Tu veux discuter à Paris ? Hop, tu vas intégrer des commissions de travail de province. Tu me parles de tes fins de mois ? Hop, je te dis que j’ai compris ta détresse. Tu veux défiler pacifiquement ? Hop, je te colle les black blocks dans les pattes, pour te ‘pourrir la vie’, justifier ma posture sécuritaire et l’amalgame, terroriser les classes moyennes  et te pousser, j’espère, à la radicalisation. Adieu alors à ta popularité ». Pendant que l’on joue un jeu dangereux et que l’on perd ainsi du temps, la gangrène s’étend.

Enfin, dans ce genre de cas, il est impératif, comme le disait le Général, de « garder un silence effrayant ». Or Macron parle tous les jours ou presque, jusqu’à répondre, depuis l’Argentine, aux morsures bénignes de François Hollande. Tout ça ne laisse envisager ni qu’il a la hauteur de vue nécessaire aux grandes décisions, ni qu’il sera capable de piloter une issue maîtrisée de la crise… L’avenir est sombre, les amis.

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