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Gibara, poussière du Nouveau Monde

Gibara, poussière du Nouveau Monde
© Julien San-Frax

Cuba révèle bien des surprises aux visiteurs qui osent emprunter ses routes. A 800 km de La Havane, la ville portuaire de Gibara, écrasée par la torpeur et la désolation, tente d’entretenir les derniers vestiges de son glorieux passé. Un festival de cinéma s’y tient, parfois, au mois d’août. Reportage.

La route des Indes mène-t-elle à Gibara ? La légende historiographique dispute encore si, le samedi 27 octobre 1492, les caravelles de Christophe Colomb ont relâché dans cette baie ceinturée d’un arc montagneux. Il est plus probable que les galions ne sont venus explorer ces parages peuplés de pacifiques indigènes qu’après avoir mouillé à Bariay, un peu plus à l’est. Toujours est-il que c’est sur le littoral oriental de Cuba, non loin de Holguin, capitale de cette province, à près de 800 km de La Havane, que le Nouveau Monde a pris souche. Le 1er novembre 1492, le navigateur génois envoie des marins en reconnaissance afin d’établir une communication avec les Indiens Taïnos : il baptise l’endroit Rio de Mares (« rivière des mers »). Dans son journal de bord, l’amiral évoque de « très belles maisons de palmes ». Baigné de poésie agreste, le nom de Gibara proviendrait du terme jibá – une espèce d’arbre propre à la région. Selon d’autres sources, l’origine en serait un vocable d’origine indienne signifiant « rustique et indomptable » : jíbaro. Les palmes évoquées dans le célèbre journal de Las Cases ont disparu depuis longtemps, à l’instar des Indiens qui ont été remplacés par les colons espagnols et leurs esclaves importés d’Afrique. La traite se poursuivra bien au-delà du traité anglo-espagnol de 1817, signé en vue d’y mettre un terme : en plein essor, la culture de la canne à sucre a besoin de bras. Outre le cèdre et l’acajou, l’industrie sucrière assure la prospérité de cet avant-poste maritime qu’est Holguin.

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Des bastions et des remparts, construits au fil des siècles pour défendre ce village de pêcheurs contre les assauts des corsaires et des pirates, il ne reste que des vestiges épars : une batterie, quelques fortins… Quant à la ville de Gibara, à une trentaine de kilomètres, elle a été officiellement fondée le 16 janvier 1817. C’est ce jour-là qu’a été bénie la première pierre de ses fortifications. Mais depuis le passage de l’ouragan Ike, en 2008, et du cyclone Irma, en 2017, il ne reste plus grand-chose de la vieille ville. Sur la Calle de la Independencia, ancienne artère commerçante, la sobre façade décrépie d’une de ces vastes maisons de maître sans étage est gravée d’un millésime : 1870. Une autre bâtisse coloniale abrite le Museo de Arte colonial. Édifices à colonnades ceignant de leur solennité sans emploi la léthargie de ces places espagnoles rectangulaires, tel le Parque Calixo Garcia, avec sa charmante église San Fulgencio (1850) réchappée des furies anticléricales du castrisme. Sous cette férule, aristocrates et notables déchus ont vu depuis longtemps leurs palais reconvertis, à l’image de la résidence de la famille Leal y Grave de Peralta, aujourd’hui « Théâtre Commandant Eddy Suñol », ou l’actuelle Maison de la culture Manuel Dosieto Aguiler. Ce n’est donc pas sans témérité que les guides touristiques persistent à appeler Gibara la « Villa blanca », en raison de ces demeures patriciennes jadis chaulées d’un blanc immaculé. Enrichie par l’exportation de fruits de mer, la famille Ordoño s’était fait construire dans les années 1920 une majestueuse demeure. Après l’exil de ses propriétaires lors de la révolution de 1958, celle-ci est devenue une épicerie puis une ruine. À son emplacement, un hôtel fraîchement restauré porte bien le nom d’Ordoño, mais ce n’est pas l’édifice originel. Il est aujourd’hui la propriété de Cubanacan, conglomérat touristique géré par… les militaires cubains.

Gibara, le bout du monde

La route de Holguin à Gibara est ponctuée de petits bleds où subsiste une architecture vernaculaire – maisons de bois et toits en torchis ; elle est mal entretenue et sinue mollement entre des collines boisées. Ici, le temps s’est figé : notre voiture côtoie des carrioles tirées par des chevaux (dont certaines servent de taxis collectifs), des cavaliers chapeautés sur de frêles montures et, tout au long du chemin, de fumantes et impérissables berlines américaines toujours en usage, ainsi que d’antiques Lada soviétiques. Il pèse sur Gibara, patelin de 70 000 âmes, une étrange torpeur. Ses rues semblent désertes. Face au port, de l’autre côté de la baie, s’étend une grève de sable blond qu’on atteint en bateau à heures fixes. Cette ville était mourante depuis longtemps, la chute du tourisme liée à la crise sanitaire a été son coup de grâce. À telle enseigne que le FIC Gibara, le « Festival du cinéma pauvre », créé en 2003 par le cinéaste Humberto Solas, et qui attirait traditionnellement, pour quelques jours, toute la gauche cinéphilique, a été annulé deux années de suite. Il reprend cette année, au mois d’août, pour sa 16e édition. S’il y a des transports et de l’électricité…

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Gibara, mode d’emploi
Y aller. Depuis La Havane, en voiture de location (chère, à Cuba), compter au minimum dix heures de route, via Holguin. Attention, les routes sont mauvaises et très mal indiquées. Penser à respecter strictement les limitations de vitesse : ralentir à 20 km/h devant tout poste de contrôle de la police, laquelle verbalise prioritairement les touristes. En bus, réserver à l’avance le voyage aller-retour La Havane/Holguin sur internet (www.viazul.wetransp.com), paiement en euros accepté. Se pointer à la gare routière au moins une heure avant le départ. Compter jusqu’à douze heures de route ! Attention, en achetant son billet, vérifier que le nombre d’arrêts (paradas) ne dépasse pas quatre (certains bus s’arrêtent jusqu’à 11 fois). Penser à bien se couvrir, la climatisation répand un air glacial dans la cabine, et à prendre ses sandwichs (les snacks des gares routières sont infects). La liaison Holguin-Gibara peut se faire en taxi.
Se loger. Faire étape à Holguin. On recommande l’Hostal Refugio de Reyes (refugiodereyes.com). À Gibara : Hôtel Ordoño ou Hôtel Arsenita (hotelescubanacan.com). Quelques modestes « casasparticulares » : Hostal Sol y Mar, Hostal el Patio…
FIC Gibara (Festival internacional de Cine de Gibara). 16e édition, du 2 au 6 août 2022 (ficgibara.com).

Été 2022 – Causeur #103

Article extrait du Magazine Causeur


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