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Georges Bernanos, Monsieur Ouine: une agonie si contemporaine

Georges Bernanos, Monsieur Ouine: une agonie si contemporaine
Image d'illustration Unsplash

Mes livres à relire.


C’est l’écrivain Pierre Bourgeade (1927-2009) qui m’a fait découvrir Bernanos. Dans les années quatre-vingt, il écrivait régulièrement des chroniques littéraires dans le Figaro Magazine. Un week-end, il consacra son article à Bernanos. Je n’ai pas gardé cette coupure de presse, mais je me souviens qu’il citait le début de Monsieur Ouine, et qu’il le commenta très librement. Je fus happé à la fois par la prose de Bernanos et le commentaire de Bourgeade. Rappelons peut-être l’incipit de ce roman mythique, le dernier de Bernanos, écrit entre 1931 et 1940 : « Elle a pris ce petit visage à pleines mains ses longues mains, ses longues mains douces et regarde Steeny dans les yeux avec une audace tranquille. Comme ses yeux sont pâles ! On dirait qu’ils s’effacent peu à peu, se retirent… les voilà maintenant plus pâles encore, d’un gris bleuté, à peine vivants, avec une paillette d’or qui danse. « Non ! Non ! s’écrie Steeny. Non ! » Et il se jette en arrière, les dents serrées, sa jolie figure crispée d’angoisse, comme s’il allait vomir. Mon Dieu ! » Bourgeade soulignait la magie de cette prose, ambiguë et floue, typique des romans de Bernanos, alors que, ajoutait Bourgeade, lorsque le polémiste catholique de La France contre les robots rédigeait des essais, le style en redevenait tout de suite d’une très grande clarté. Également, je me souviens que Bourgeade s’étendait sur l’art consommé avec lequel Bernanos faisait ressentir au lecteur le mystère des personnages féminins. Ce passage de Monsieur Ouine en fournit évidemment une illustration parfaite.

Une littérature pessimiste

La chronique de Bourgeade me donna envie d’entrer dans l’œuvre de Bernanos (mais aussi dans celle de Bourgeade lui-même, dont j’ai tout de suite apprécié l’esprit). Bien que profondément croyant, Bernanos est l’auteur de livres très noirs, dans lesquels il ne laisse pas beaucoup de place à l’espérance. Bernanos se situe de la sorte dans la principale mouvance de la littérature du XXe siècle, pessimiste et angoissée. Et c’est d’ailleurs ce qui doit nous retenir dans son cas, cette exigence d’authenticité à laquelle il ne dérogea jamais. La plupart des commentateurs de ses romans ont fait une lecture théologique de Bernanos. Mais je me demande s’il ne faudrait pas, d’abord, en revenir au texte lui-même, de manière très simple, pour entendre ce que Bernanos a à nous dire vraiment. Il ne nous intime jamais aucun commandement, il laisse le monde venir à lui, dans sa douleur tragique.

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Monsieur Ouine est presque un cas d’école. L’action se situe dans un coin des Flandres, sous la chaleur exténuante de l’été. Bernanos décrit un pays malade, dans lequel la nature elle-même s’abandonne continuellement à des fermentations nauséabondes. Les descriptions de cette débâcle fourmillent, comme celle-ci : « Quoi de plus morne qu’un chemin défoncé par l’orage, la double coulée d’argile où le purin s’étale en flaques huileuses, l’immense gargouillis des terres saturées ? » Dans cet univers en décomposition, la plupart des êtres humains sont des agonisants. M. Ouine est l’un d’eux.

Ancien professeur de langues, il a été recueilli par deux âmes damnées, dans une vieille maison en décrépitude. C’est là que le jeune Steeny, en révolte contre sa famille, et fasciné par cette figure tutélaire, vient lui rendre visite et, finalement, assister à sa mort. Autour de ce noyau central, Bernanos fait évoluer les habitants du village. Un paroxysme dans le dérèglement général est atteint avec le meurtre, jamais élucidé, d’un petit vacher. Ses obsèques publiques donnent lieu à divers scandales : le discours du maire (qui sombrera bientôt dans la folie), celui du curé (mis à pied sans délai par sa hiérarchie), et, surtout, en conclusion, l’abominable lynchage par la foule de la châtelaine de Néréis, dite « Jambe-de-Laine », une demi-folle, elle aussi. Ce lynchage, par sa violence brute, fait penser à celui que met en scène Barbey d’Aurevilly dans L’Ensorcelée.

M. Ouine, personnage indéfinissable

Néanmoins, le roman de Bernanos reste centré sur la figure de M. Ouine. C’est un personnage dont les autres protagonistes parlent beaucoup, mais Bernanos, en plus de relater de nombreuses scènes avec lui, en dresse un portrait physique et psychologique très complet. Un portrait physique, d’abord. Les notations sont nombreuses, par exemple celle-ci, au début : « On l’eût pris volontiers pour une sorte de contremaître, n’était l’extraordinaire noblesse de son visage aux lignes si simples, si pures que ni l’âge, ni la souffrance, ni même l’empâtement d’une mauvaise graisse n’en altéraient jamais la bienveillance profonde, l’expression de calme et lucide acceptation. » Il est vêtu d’une redingote noire, et porte un chapeau melon, que d’aucuns trouvent ridicule. On a pu dire que Bernanos s’était inspiré de Gide, pour créer M. Ouine, mais, au moral, son personnage est difficile à cerner.

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Une bonne dose de scepticisme le domine, sans doute le fond même de son caractère. C’est aussi un épicurien qui se laisse vivre. Depuis qu’il a connu, dans son enfance, le traumatisme d’une agression sexuelle, il a tendance à rejeter le monde des adultes. Il se complaît dans ses relations avec ses jeunes élèves, et a gardé des lettres d’eux, qu’il relit souvent. Y a-t-il du ressentiment en lui ? Bernanos semble dire que Ouine l’a surmonté, mais ce n’est pas sûr, même quand il évoque le regard du professeur, « où l’orgueilleuse satisfaction d’une rancune secrète se faisait presque attendrie, caressante ». 

Le moment d’une agonie

L’agonie de M. Ouine sera révélatrice. Ce sont les dernières pages du roman, sans doute les plus fortes, les plus universelles. À relire ce passage, j’ai eu le sentiment que M. Ouine n’était pas une figure symbolique du Diable, comme l’ont supposé des critiques, mais qu’il représentait tout homme pris au piège de la mort, à ce moment dramatique où il lui faut établir un bilan de sa vie. M. Ouine, notre prochain, c’est aussi nous-mêmes, à l’heure de notre mort, lorsque nous serons engloutis dans une anxiété fondamentale, et traversés de regrets innombrables : « Je désirais, confesse M. Ouine, je m’enflais de désir au lieu de rassasier ma faim, je ne m’incorporais nulle substance, ni bien ni mal, mon âme n’est qu’une outre pleine de vent. » Terrible aveu ! Il ne dispose même pas d’un « secret » qui serait bien à lui, il est trop uniforme pour cela : « Cela me sauverait, fit M. Ouine, d’une voix presque indifférente qui n’exprimait nullement le désir d’être sauvé en effet, mais plutôt un détachement haineux de son propre sort, une conviction glacée. » M. Ouine ne meurt pas en chrétien, il n’en a pas la force. Il est néanmoins convaincu qu’il y a « quelque chose », mais que lui, il n’est « rien », d’où son désespoir que la compassion de Steeny sera impuissante à calmer. Ouine agonisant ressemble de fait à presque tous les mourants de notre temps, torturés par une curiosité inassouvie, qui est la marque douloureuse d’une vie sans amour, et donc sans Dieu.  

Georges Bernanos, Monsieur Ouine. Œuvres romanesques complètes, tome II. Éd. Gallimard, collection « La Pléiade ».


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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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