Frédéric Beigbeder a peur. Lui, l’écrivain, prince des médias, prix Interallié 2003, prix Renaudot 2009, a peur de mourir. Il devrait pourtant savoir que la célébrité le met à l’abri d’une attaque fatale. Seuls les anonymes qui triment dans l’ombre, sont certains de disparaitre sans laisser de traces.

Sauver son foie

La littérature permet de postuler posthume et d’être immortel. Et puis, il y a l’Académie française, bien chauffée l’hiver, qui permet de tenir la mort à distance respectable. Je vois bien notre ex-serial noceur élu au siège de Giscard et accueilli sous la Coupole par le malicieux Marc Lambron. Mais Beigbeder veut sauver son corps et surtout ce foie qu’il a trop gras. Alors il décide de faire la tournée des popotes des grands professionnels de la planète, spécialistes en manipulations génétiques, séquençage de l’ADN, changement de sang, etc.

Après avoir évoqué les premières défaillances d’un homme entré dans la cinquantaine, Beigbeder nous entraîne dans une enquête à mi-chemin entre le naturalisme light et le néoréalisme, version happy, c’est-à-dire à l’opposé de Houellebecq, qui nous explique tous les progrès scientifiques devant conduire dans mille ans, voire un peu avant, à permettre à l’homme de vivre, disons raisonnablement, cent ans de plus. Cent ans de solitude supplémentaire…

Le bon sens est du côté des femmes

Car le problème, et Beigbeder ne l’élude pas, c’est : que faire avec ce gain de temps ? La femme du narrateur, Léonore, enceinte, ne mâche pas ses mots. Lucide, elle balance : « Écoute, tu as cinquante balais, il te reste deux ou trois décennies sur terre, alors cesse de pleurnicher, amuse-toi, profites-en, remercie la nature de t’avoir donné un nouvel enfant à la place d’un cancer du pancréas ! » Y’a pas à dire, le bon sens est du côté des femmes.

Mais le narrateur veut son supplément de vie, quitte à le perdre sottement, en dépensant par exemple son argent en vitamines-légumes verts. Il se rend en Californie, pour une transfusion intégrale de sang frais, comme l’a fait Keith Richards dans une clinique luxueuse en Autriche. Le sang jeune ne rajeunit pas uniquement le sang mais tous les organes. On imagine le trafic qui en découle. Beigbeder le décrit avec précision. Au passage, l’auteur tape sur l’Amérique « capable d’inventer la bombe atomique et de l’essayer tout de suite sur des humains. Le Nouveau Monde était l’endroit désigné pour créer l’Homme Nouveau ». Avec Trump à la Maison Blanche, on rit jaune.

Se faire greffer un cœur de porc

Le narrateur nous apprend encore, démarche naturaliste oblige, qu’on peut se faire greffer des organes prélevés sur le porc, notamment le cœur. C’est le professeur George Church, de la faculté de médecine de Harvard, avec budget illimité, qui le déclare : « Tous les organes de l’homme peuvent être remplacés par ceux des porcs, sauf la main, qui est moins pratique. » Je pense, après avoir lu Beigbeder, que le mouvement Balance ton porc est un peu injuste… Bref, le narrateur finit par la méga vidange sanguine, à 4000 dollars par jour. Le résultat est terrible puisque le transfusé tombe malade. Mais je rassure les fans de Beigbeder, l’écrivain se porte bien. Qu’ils lisent le livre, ils comprendront.

La psychanalyse: du Proust mal écrit

Dans ce roman au ton désinvolte, le meilleur est peut-être le regard que Beigbeder porte sur l’époque. Il y a de l’ironie, de l’humour et un brin de tendresse. Nous qui avons connu Sagan, la vitesse, le jeu, les filles buvant des Perrier glacés pour stimuler les privautés buccales, un baiser nocturne place Saint-Marc déserte, on ne peut que se réjouir de la lecture de certains chapitres, et valider pas mal de phrases qui claquent, Beigbeder ayant, plus que jamais, le sens de la formule.

Au hasard : « Le bon sexe c’est quand deux égoïstes cessent de l’être. » Et encore : « Finalement, la psychanalyse n’est que du Proust mal écrit. »  Et ce constat sans appel : « Durant des siècles, l’homme a combattu dans des guerres héroïques ; au XXI e siècle, la lutte contre la mort prend une autre forme, celle d’un type en short qui fait de la corde à sauter. »

Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, Grasset, 2018.

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