Les quarantièmes rugyssants, ou révolte contre la gourmandise…


Jusqu’où n’atteindrait-il pas ? Jusqu’à sa chute ! Itinéraire gourmand d’un homme, victime de son temps.

Les crus et le cuit

Avec sa tête de premier communiant tardif ou de notable précoce, ses costumes sombres à revers étroits, son élocution plate, son arrogance gourmée, il tient plus du bonhomme anglican que du gourmand débonnaire.
Qu’on se mette à sa place ! Il était enfin considéré ! On se pressait aux invitations de M. de Rugy, devenu soudainement considérable : président de l’Assemblée nationale ! Sur les photographies « compromettantes », il est un hôte prodigue qui traite, sur le grand pied que son rang lui permet, les commensaux les plus prestigieux réunis sans effort. Il était la puissance invitante, et, à la Saint-Valentin, énamouré, une manière de souverain d’une minuscule principauté :
« À sept heures et demie, dans le plus beau salon de l’établissement où l’Europe entière a dîné, brillait sur la table un magnifique service d’argenterie fait exprès pour les dîners où la Vanité soldait l’addition en billets de banque. Des torrents de lumière produisaient des cascades au bord des ciselures. Des garçons, qu’un provincial aurait pris pour des diplomates, n’était l’âge, se tenaient sérieux comme des gens qui se savent ultra-payés. » (Balzac, La Cousine Bette).
Pourtant, cette table, dressée dans le goût versaillais, servie par des valets républicains en gants blancs, paraît trop fastueuse pour ce personnage falot arrivé, grâce à la combinaison de circonstances et d’une patiente ambition, aux honneurs des plus hautes fonctions. En public, il montrait de la raideur, voire de la morgue, dans le privé, il jouissait des crus et du cuit.
Mais jouissait-il vraiment ?

« Le homard je n’aime pas ça ! J’ai une intolérance (…) Je n’aime pas les huîtres, le champagne me donne mal à la tête ! Je déteste le caviar ! (…)  » (François de Rugy)

Fabrice Arfi, dans le site Mediapart, décrit les soupers fins du président de la Chambre : « la vie de château sur fonds publics des époux de Rugy […], des agapes entre amis dignes de grands dîners d’État », avec homards et grands crus. Au ministère de la Transition écologique, il commande de coûteux travaux dans l’appartement de fonction ; il occupe un logement à vocation sociale à Nantes, on parle d’un sèche-cheveux recouvert d’or… Sa directrice de cabinet conservait l’usage d’un HLM, sans nécessité ni droit.

Pour discuter ces accusations : Dominique Reynié prend la défense de François de Rugy

M. de Rugy souhaitait pourtant moraliser la vie publique, plus particulièrement dans sa sphère, le Parlement. Il fit voter des lois qui plaçaient sous surveillance les frais de chaque député. Détail cocasse et qui vaut sa louche de caviar : le ministre déchu était abonné en 2012 au site Mediapart, dont il soutenait l’action contre le mensonge et la corruption ! Il est tombé sous les coups de ces mêmes journalistes obstinés, voués à la révélation des grands abus et des médiocrités comptables, des dissimulations de revenus, des arrangements avec le ciel, et des faiblesses très humaines.

Homard, liqueur, argenterie… M. de Rugy affirme que cette profusion ne visait qu’à satisfaire ses convives ; quant à lui, il ne veut que le repas d’un franciscain. Un croûton frotté d’ail le rassasie, une eau plate le désaltère. M. de Rugy est frugal. Que n’a-t-il suivi cette pente naturelle ?

« J’aime mieux un tendre gigot
Qui sans pompe et sans étalage
Se montre avec un entourage
De laitue ou de haricot…»
Joseph Berchoux (1760-1839)

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« J’entends encore le cher docteur de Pomiane me confiant chez lui un soir : « Y a-t-il un seul plat compliqué qui donne plus de joie qu’un bon œuf à la coque ? » » (René Héron de Villefosse, Éloge des délices de la table)

Issu des rangs nerveux de la chlorophylle, lassé des foucades et des petites ruses de la femme Duflot – éprouvante rebelle sociétale, toujours en embuscade – , tout empli de lui-même, méfiant et pète-sec, il avait, par des manœuvres de rapprochement, accéléré sa marche vers les honneurs. Il s’était glissé dans les rangs des socialistes, les avait délaissés pour le camp pré-victorieux des macroniens. Il reçut de ceux-ci des bienfaits sans doute excessifs : président de l’Assemblée nationale, puis ministre d’État, deuxième dans l’ordre du gouvernement. Jusqu’où n’atteindrait-il pas ? Eh bien, jusqu’à la chute ! Il crut se sortir de ce mauvais pas en contraignant son chef de cabinet à démissionner : ce geste déplaisant de commis subalterne, inspiré par le seul souci de sauver sa petite personne, fut par surcroît inutile. Son sort était joué depuis le premier jour ; on n’a pas senti une miséricorde excessive chez ses collègues, et moins encore de soutien de l’exécutif. On attendait qu’il s’effaçât rapidement.

« Car je dis, comme Epicurus, qu’il ne faut pas tant regarder ce qu’on manque qu’avec qui on mange… Il n’est point de si doux apprêt pour moi, ni de sauce si appétissante, que celle qui se tire de la société. » (Les Essais, livre. 3, chap. 13)

Une invitée de ces agapes, qu’on assure fâchée depuis avec le couple, aurait distribué dans les réseaux « asociaux » les photographies montrant M. et Madame de, à table, souriants, satisfaits, dans une salle à manger donnant sur les beaux jardins de l’Assemblée. Le soir descend, la nuit parisienne, si douce aux vainqueurs, enveloppera bientôt ce théâtre de la félicité conjugale. Las ! Une Judasse (féminin de Judas) partageait ces agapes. Les époux de Rugy pouvaient-ils se douter qu’ils nourrissaient une moucharde ? La félicité les éblouissait. Portés par l’euphorie, il pensaient simplement partager leurs privilèges dans la meilleure des compagnies. Deux ans plus tard, ces vignettes du bonheur serviront de pièces à conviction. L’esprit du temps fera le reste : la France nouvelle n’aime plus la gastronomie, elle crache sur le luxe, détruit le Fouquet’s, exècre le bonheur (surtout celui des autres). Le Diable soit du champagne et du homard ! Et voilà comment un ministre comblé se métamorphose en paria ébaubi !

La gauche homard

Mediapart s’opiniâtre contre lui, distille le poison contenu dans sa fiole de petits secrets révélés. La question qui se pose (et demeure) est celle-ci : les abus de table du ministre, les petits camarades qu’on nourrit à la lueur des chandelles, les bouteilles à 500 euros ouvertes comme de vulgaires flacons d’un picrate élémentaire, la joie presque naïve d’un parvenu, est-ce donc si grave ? Le spectacle d’un couple ambitieux environné du luxe « payé par le contribuable » est insupportable dans un temps de restriction, de contrition, de dévotion. Naguère, les Français s’en amusaient, puis haussaient les épaules : à présent, ils s’en offusquent et en nourrissent leur colère.

Les causes de cette débâcle se trouveraient-elles moins dans les attendus, comme on dit dans les tribunaux, que dans la morale du temps ? M. de Rugy serait donc vraiment coupable d’être notre contemporain.

Ce petit scandale relatif au comportement d’un homme qui méritait de demeurer subalterne dans l’appareil d’État n’est pas aussi clair qu’il paraît : quelle faute véritable, établie, François de Rugy a-t-il commise ? Avoir fêté la Saint-Valentin pour témoigner à sa gracieuse épouse peroxydée de toute l’affection qu’elle mérite, et avoir fait régler l’addition par les Français ? Il s’en défend : c’était, dit l’un de ses communiqués, « une délicate attention de ses services… sans qu’aucune demande préalable ne soit faite, de décorer la table ». A-t-il dépassé la somme qui lui était allouée pour ses frais de bouche et de réception ? Il ne semble pas.

« Il n’y a que les imbéciles qui ne soient pas gourmands […] Manquer de goût, c’est […] avoir la bouche bête […] comme on a l’esprit bête. » (Guy de Maupassant cité par Robert de Fiers)

Le moralisme est partout et proclame un code sévère : puisqu’ils prêchent l’austérité, qu’ils s’appliquent à eux-mêmes cet excellent principe ! Tantôt, aux ministres et aux excellences, jusque dans les dîners officiels, on servira sur des nappes en papier, dans des assiettes en carton recyclé, un menu « Gilet jaune » de la période rond-point. Soit, au choix, un saucisson-beurre, un jambon-fromage, un Olida-cornichon, qu’on poussera avec de la Kronenbourg ; dans les grandes occasions, on sortira la marque Hénaff, très appréciée des connaisseurs, le tout servi avec, en guise de toast, des galettes de riz ou de maïs ! Et, là-dessus, de l’eau du robinet, ou encore une fillette de rouge, reliquat des caves du Postillon. On terminera par un yaourt nature, une tisane, et au lit ! C’en sera fini du service à la Russe (les plats présentés l’un après l’autre, au contraire du service français, qui offrait le beau spectacle du repas depuis les entrées jusqu’au dessert) : plus d’argenterie, ni de verre en cristal ! Pour les grands vins conservés dans les caves, qu’on les vende aux enchères !

Brioche et luzerne

Relativement aux choses de la nature, les autorités françaises démontrent un conformisme, une navrante soumission à l’esprit du temps. On apprend que l’étrange Greta Thunberg sera reçue à l’Assemblée nationale le 23 juillet. Le réchauffement climatique est-il une affaire assez sérieuse pour être confiée à des adolescents ? Le quotidien Libération est de cet avis, qui consacrait récemment à la jeune Thunberg un dithyrambe ridicule. Ce journal espèrerait-il séduire à la sortie des lycées, et bientôt des crèches, le lectorat qui lui fait défaut ? Verra-t-on, à la prochaine rentrée scolaire, devant l’un et l’autre de ces établissements, Laurent Joffrin en personne, coiffé d’une casquette de rappeur, la visière sur le cou, la  poitrine ornée de lourdes chaînes dorées, esquisser des figures de street dance ?

Elisabeth Borne succède à l’infortuné M. de Rugy. Elle n’est pas issue de la Verdure et ne sera pas ministre d’État. Cela annonce-t-il un effacement définitif des écologistes des tablettes gouvernementales ? Ce serait une excellente nouvelle : ces gens ont encombré les antichambres et occupé des postes alors qu’il représentaient, aux élections nationales, un faible électorat. Privés de brioche, qu’ils mangent donc de la luzerne !

Sonnet sur l’inconvénient pour un ministre d’État de ne ne point offrir les apparences de la frugalité

Austère, il paraissait plus anglais que normand.
Aurait-on cru, vraiment, qu’il se frottait les mains
À l’idée d’un repas ? Qu’il virait au carmin,
Ce ministre d’État, qu’il avait l’œil gourmand,

Au seul fumet des truffes ou d’un modeste rôt ?
Qu’à sa table dressée comme chez Taillevent,
On dévorait la caille et le veau vol-au-vent ?
Que la vue d’un sorbet lui amenait un rot ?

En ces temps de disette et de colère jaune,
Une telle abondance est faute de béjaune.
Quand le peuple brandit ses écuelles vides,

Les grands vins bordelais narguent des verres l’eau.
De scandales et d’abus, la presse est très avide,
Et d’une simple bille, elle fait un calot.

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