Singulier roman que signe Franck Balandier. Comme une bouffée de poésie qui entre dans nos têtes, alors que septembre envoie au tapis les feuilles d’un été pressé de tirer sa révérence. L’histoire se déroule en banlieue, la banlieue qui fait peur, celle dont on ne traite que rarement. Ou de manière trop caricaturale. Pourtant, il y a des gens extraordinaires qui y vivent, marginaux splendides. Depuis Céline et son Voyage, c’est vrai qu’on en parle peu. On occulte. Les écrivains d’aujourd’hui semblent la bouder. Ils préfèrent regarder leur nombril, et nous le décrire jusqu’à l’ennui.

Flaubert chez les déclassés

Balandier écrit avec le cœur. Il nous touche. Par exemple : « J’ai toujours trouvé ça triste, les trains sans voyageurs. » On dirait du Blondin. Le narrateur se nomme Benjamin Granger, fils d’une batteuse d’un groupe punk, The Naked Tits. Il porte un casque qui le protège des bruits de la vie extérieure. Il souffre d’hyperacousie. C’est moche, car lorsque les bruits sont trop violents, Benjamin, né le 11 juillet 1983, qui pense mourir le 11 juillet 2016, et qui marche à reculons dans sa vie, suffoque et devient tout bleu. Ce roman d’apprentissage, c’est en quelque sorte L’Éducation sentimentale, de Flaubert, sauf que là, ça se passe chez les déclassés, et que la fille que Benjamin aime, elle se prénomme Noémie. On côtoie des personnages baroques qui veillent sur Benjamin. On croise le père Germain, alcoolique et fumeur de joints, son église est déserte, le discours de Jésus laisse indifférent désormais ; Isidore, poète sans-papiers, ce sont les plus doués pour la rime riche ; Sofiane, le dealer ; Lucienne, Yolande, etc. L’herbe évite de sombrer totalement. La cité, qui porte des noms de peintres, invite au voyage que les paradis artificiels procurent. Les appartements n’ont plus de portes, ça facilite les départs, et les échanges entre voisins. Pas besoin de fête programmée.

La faubourisation du monde

Benjamin est un enfant non désiré. Sa mère appartient à un groupe uniquement composé de filles. A la fin des concerts, la chanteuse interprète « Gazoline Tango », leur morceau préféré, et elle lance sa petite culotte au public. Benjamin est un rêveur, il n’y a qu’au fond de l’eau de la piscine qu’il se sent bien. On le comprend.

Et puis, la cité va être détruite, les bulldozers arrivent, pour tout réduire en poussière. Les habitants seront relogés plus loin, toujours plus loin. Balandier écrit : « A ce rythme-là, il n’y aurait bientôt plus que des villes, des faubourgs, puis d’autres villes, et encore des faubourgs, puis d’autres villes, et encore des faubourgs, enfin bref, plus de campagne du tout. Des villes à l’infini, butant sur l’océan. »

Le style de Balandier nous emporte sans secousse, vers quelque chose qu’on ne soupçonnait pas. C’est poétique, oui, un peu mélancolique, comme un soleil d’automne, l’émotion nous saisit. C’est un texte sacré comme la musique de Bach.

Balandier dit encore : « Laissez-vous faire. » Laissez-vous tenter par l’histoire de Benjamin, surnommé Donald. Vous ne le regretterez pas, tant ce roman fait du bien.

Franck Balandier, Gazoline Tango, Le Castor Astral, 2017.

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