Soumise à une théocratie liberticide et sous le coup de rudes sanctions économiques, la population iranienne devrait théoriquement se révolter contre ses dirigeants. C’est du moins le calcul de l’administration américaine. Ex-ambassadeur de France à Téhéran (2001-2005), François Nicoullaud estime que l’intransigeance américaine renforce une République islamique par ailleurs fort impopulaire en son pays. Entretien.


Daoud Boughezala. Soumis à de lourdes sanctions économiques américaines, l’Iran se trouve-t-il dans un état critique ?  

François Nicoullaud. L’économie iranienne est indubitablement en mauvais état. L’Iran ne peut plus exporter son pétrole de façon détournée comme il le faisait encore en 2012-2013, à l’époque de la précédente vague de sanctions. Cela s’est beaucoup durci. Les Américains ont amélioré leurs moyens de détection des tankers qui circulent sur les mers du globe et sa capacité à détecter les mouvements financiers, notamment liés au pétrole. En plus la Chine, qui aurait pu prendre le risque, comme par le passé, d’exporter du pétrole malgré les sanctions américaines, est aujourd’hui embringuée dans un conflit commercial avec les Etats-Unis et ne veut pas charger la barque. Si la Russie a promis d’aider l’Iran à exporter son pétrole, cela ne prendra pas forme avant la réunion de Vienne du 28 juin entre les Etats signataires de l’accord nucléaire – moins les Etats-Unis qui s’en sont retirés.

En Iran, le niveau de vie baisse de façon spectaculaire.

D’un point de vue social, quelles sont les répercussions de ces difficultés sur la population ?

La population souffre, est mécontente et déprimée. Le prix des produits de première nécessité augmente, le niveau de vie baisse de façon spectaculaire. Les gens ont des difficultés à manger de la viande, des légumes, des fruits frais. Mais malgré ces difficultés, l’Iran étant menacé, il y a un sentiment de rassemblement autour du drapeau, au-delà de l’adhésion à la République islamique qui n’est pas très populaire chez la majorité des Iraniens.

Etant donné le rôle primordial qu’occupent les Gardiens de la révolution dans l’économie iranienne, la crise ne fait-elle pas croître la colère anti-pasdarans ?

Bien au contraire : quand l’Iran est attaqué, sa population fait bloc. Malgré les difficultés économiques, on n’en est pas à avoir des manifestations ou des troupes importantes qui pourraient déstabiliser le pays. Les Etats-Unis ont placé les pasdarans sur la liste des organisations terroristes, ce qui est une première car d’habitude, ce genre de mesures concerne des milices ou des sectes, pas un appareil d’Etat. Cela a choqué en Iran si bien que les pasdarans bénéficient d’un réflexe de solidarité de la part de la population qui se sent humiliée par une telle mesure.

Les Iraniens considèrent qu’on ne négocie pas avec un pistolet sur la tempe

La stratégie d’étouffement économique et les menaces de guerre de l’administration Trump semblent inspirées par le précédent nord-coréen. Cela peut-il conduire les dirigeants iraniens à la table des négociations ?

Non. Les Iraniens ne sont pas les Nord-Coréens. Le contentieux historique n’est pas le même et le régime a décidé de ne pas entrer en négociation avec Trump malgré toutes les pressions. Tant qu’ils sont soumis à des sanctions, les Iraniens considèrent, pour reprendre une phrase d’Emmanuel Macron, qu’on ne négocie pas avec un pistolet sur la tempe. Cette décision fait l’unanimité à l’intérieur du régime. Cela peut craquer mais on n’en est pas là…

Malgré la pression des sanctions économiques et des menaces militaires américaines, malgré un Guide malade et un régime vieillissant ayant subi plusieurs vagues de contestation, comment la République islamique maintient-elle son unité ?

Cela fait quinze ans qu’on dit que Khamenei va mourir, qu’il a un cancer au stade terminal. Il a certainement un cancer, mais aujourd’hui les cancers se soignent. Il peut encore tenir le coup plusieurs années. Même si son cœur penche du côté des radicaux conservateurs, le Guide veille à maintenir des équilibres. Les décisions stratégiques comme le fait de commencer à ne plus respecter intégralement les clauses de l’accord nucléaire, sont collectives. Elles sont prises à l’intérieur du Conseil suprême de sécurité nationale, organisme qui réunit toutes les institutions intéressées. Manifestement, cette dernière décision a fait l’objet d’un consensus.

Trump est plus prudent que Bolton et Pompeo parce qu’il cherche à nouer une négociation.

Il y a quelques semaines, le chef de la diplomatie Mohamed Javad Zarif, réputé réformateur, a néanmoins présenté sa démission avant de se raviser…

Il a été blessé par un épisode qui n’était pas fondamental. A l’époque, des proches de Khamenei avait organisé une visite du président syrien Bachar Al-Assad à Téhéran sans prévenir Zarif qui l’a découvert après coup. Il a pris un coup de sang mais cette anecdote relève plus du raté de protocole que de la volonté de nuire. Tout a été ensuite été effacé.

L’administration américaine ne peut donc pas compter sur une révolution de palais. D’ailleurs, quel objectif poursuit Donald Trump en Iran ? Un changement de régime ?

Trump se défend de rechercher un changement de régime en Iran. Il demande un changement de comportement du régime. Certains de ses proches veulent cependant que la population iranienne se révolte contre ses dirigeants jusqu’à les chasser. Le conseiller à la sécurité nationale John Bolton et le secrétaire d’Etat Mike Pompeo seraient très heureux d’arriver à un changement de régime. Trump est manifestement plus prudent parce qu’il cherche à nouer une négociation.

Je doute que Pompeo arrive à bâtir une coalition prête à faire la guerre à l’Iran

Pourtant, la tournée de Mike Pompeo dans le golfe vise ouvertement à former une coalition contre l’Iran.

Cette tournée ne va sans doute pas donner grand-chose. Je doute que Pompeo arrive à bâtir une coalition véritablement efficace prête à faire la guerre à l’Iran si nécessaire. Plusieurs pays ont déjà exprimé leur prudence, même les Emirats arabes unis ne veulent pas une montée de crise, pas plus que le Koweït ou Oman.

Si les Etats-Unis bombardaient l’Iran, quelle pourrait être la réplique de Téhéran ?

Les dirigeants iraniens, certainement à des fins dissuasives, répètent à l’envi que s’ils sont attaqués militairement, ils répliqueront sur l’ensemble de la zone avec l’aide de leurs alliés. Ils ont fait savoir qu’ils avaient un dispositif de crise (une sorte de war room) avec les milices pro-iraniennes en Irak et le Hezbollah libanais. Il y aurait alors des ripostes non seulement sur l’autre rive du Golfe persique, à portée des missiles iraniens, mais aussi dans toute la région.

 Il y a encore des possibilités de trouver un arrangement limité mais significatif

Téhéran souhaite-t-il vraiment cette montée aux extrêmes ?

Le régime iranien adopte la tactique du ravin. C’est une expression de Xénophon : face aux Perses, les Grecs se mettaient volontairement au bord d’un ravin pour faire sentir leur détermination à résister et à se battre jusqu’au bout. Avec les sanctions, l’Iran est quand même coincé et, n’ayant plus rien à perdre, brandit la menace de se battre jusqu’à la mort s’il est agressé.

Voyez-vous une issue pacifique à ce bras de fer ?

Il y a heureusement toujours une alternative : la négociation. On ne fera pas revenir Trump dans l’accord nucléaire. Pas plus qu’on ne convaincra l’Iran de renégocier l’accord, connaissant les positions des deux parties. Il y a encore des possibilités de trouver un arrangement limité mais significatif qui pourrait faire baisser la tension.

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