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La laïcité à travers les âges

La laïcité à travers les âges
Eric Anceau © Hannah Assouline

L’historien Eric Anceau publie Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent. Un précieux essai permettant de mettre en perspective un concept qui déchaîne les passions politiques…


En ce début d’année 2022, Eric Anceau publie Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent, chez Passés composés. En 383 pages, il chausse la longue vue de l’historien pour observer les va-et-vient de cette notion polémique. Encore une pierre de plus dans la copieuse littérature que la laïcité a engendré, dira-t-on (l’auteur a dénombré 1700 titres sur le sujet à la BNF) ; mais justement, Eric Anceau déplore un manque d’approche historique sur le long cours. C’est donc à cette histoire de la laïcité que l’auteur s’est essayé, qui peut être lue aussi comme une histoire de la rivalité entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel en France et un peu ailleurs.

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Depuis l’affaire du foulard de Creil de 1989, la laïcité est quasiment au cœur d’une controverse par jour et le flou relatif autour de sa définition (il suffit de se rendre dans la proche Belgique pour qu’il revêt déjà un sens tout autre) permet bien des interprétations, des plus ouvertes au plus fermées, de Jean-Louis Bianco à Henri Peña-Ruiz. Dans l’acception française, elle ne se résume pas seulement à la séparation entre l’Etat et l’Eglise, mais sous-entend aussi une certaine discrétion du religieux dans l’espace public, sous-entendu mis à mal par l’apparition des tchadors, niqabs et burqas.La controverse française est suivie de près à l’étranger ; non seulement dans le monde musulman (plus inquiet du sort des musulmans de France que de celui des Ouïghours, semble-t-il) mais aussi par le New York Times, qui regardait déjà en 1905 et regarde toujours notre laïcité comme une bizarrerie française au même titre que le camembert au lait cru (« French laïcité », écrit-on, avec le tréma et l’accent aigu, comme pour mieux signaler l’exotisme de la notion).

Si la laïcité a été mise en place par le parti anticlérical, celle-ci a en soi un vieux fond chrétien

Des prémices décelées jusque dans… l’Antiquité

Le parti pris audacieux d’Eric Anceau est de faire débuter son histoire de la laïcité dès l’Antiquité (au risque d’être accusé de téléologie, erreur fatale pour un historien qui consisterait à expliquer que le conflit entre Philippe le Bel et le pape, au Moyen Âge, avait un but, celui de permettre la loi de 1905). Les auteurs qui se hasardent à cette histoire de la laïcité s’interdisent en général de regarder avant 1789. Spécialiste du Second Empire, Eric Anceau ne manque pas l’étape contemporaine, depuis la Révolution jusqu’aux manifestations de 1984 en faveur de l’école libre (peut-être l’ultime épisode de cette quasi-guerre civile entre cléricaux et anticléricaux longue de deux siècles) mais il repère bien avant des prémices.

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Durant l’Antiquité, ce n’est pas à Rome que l’on trouvera ces prémices (les Empereurs étaient divinisés après leur mort et l’on parlait du divin Claude comme on parle aujourd’hui de la présidence jupitérienne d’Emmanuel Macron), mais plutôt en Judée. Déjà, dans le judaïsme, le Dieu unique tolère mal la concurrence du politique, et le roi d’Israël n’est qu’un être faillible parmi d’autres. Avec le christianisme, la chose se renforce avec deux sentences bien connues : celle de Jésus (« Rendez à César ce qui est appartient César et à Dieu ce qui appartient à Dieu ») et celle de Saint Paul (« Il n’est pas de pouvoir qui ne vienne de Dieu ») ; on aurait pu ajouter cette autre phrase de Jésus : « mon royaume n’est pas de ce monde », qui marque un certain détachement christique vis-à-vis de la chose politique. Paradoxalement, si la laïcité a été mise en place par le parti anticlérical, celle-ci a en soi un vieux fond chrétien.

Pouvoirs concurrents

Vient ensuite le Moyen Âge. On s’imagine une sainte alliance du trône et de l’autel, princes et clercs marchant main dans la main. Que nenni. La concurrence est vive entre les papes, les empereurs et les rois, qui se répondent à coup de bulles pontificales, procès en hérésie et excommunications. Quand Philippe le Bel répond au pape Boniface VIII : « Philippe, par la grâce de Dieu roi de France, à Boniface, soi-disant pape, peu ou point de salut. Que ta très grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel… », il y a déjà tous les ingrédients d’un certain gaullisme punk. Deux épisodes truculents valent le détour : à Canossa, en 1077, l’Empereur germanique Henri IV doit faire pénitence, pieds nus dans la neige, pendant trois jours et très nuits, avant de s’agenouiller devant le pape Grégoire VII ; à Agnani, en 1303, Philippe le Bel envoie Guillaume de Nogaret s’emparer du pape. Ce dernier s’échappe, mais aurait quand même reçu une gifle au passage ; en tout cas bien secoué, il décède un mois plus tard. On pourrait ne voir ici que des chamailleries entre des pouvoirs concurrents, mais une vraie question est quand même sous-jacente : qui, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, doit dominer l’autre ? D’un côté, le pape cherche à se poser comme le chef de l’Occident chrétien, mais en même temps, le pouvoir temporel s’affirme. Thomas d’Aquin déclare ainsi : « Dans les matières qui concernent le bien civil, il vaut mieux obéir à la puissance séculière plutôt qu’à l’autorité spirituelle ». Déclaration choc qui ne lui a pas empêché de décrocher une auréole.

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Suivent les temps modernes et les guerres de religion, au XVIème siècle. La France est alors tiraillée par les fanatiques des deux bords, catholiques et protestants, pendant huit guerres civiles épouvantables. Durant cette période, de beaux esprits éclairés (Jean Bodin, Michel de L’Hospital, Montaigne) imaginent une cité dépassionnée par les divergences religieuses. Leur position, loin d’être majoritaire pendant le conflit, finit par inspirer l’édit de Nantes. Tandis que l’Espagne, fraichement unifiée, consolide son autorité (avec son bras armé, l’Inquisition) en expulsant juifs et musulmans tout en gardant un œil sur les convertis, la France renforce la sienne en exaltant davantage ce qui réunit les individus plutôt que ce qui les divise. Comme le New York Times et Erdogan vis-à-vis de la laïcité à la française d’aujourd’hui, la protestante Genève et la catholique Madrid ont du mal à voir où veut en venir Henri IV avec son édit de Nantes, incongru texte posant les premiers jalons d’une liberté de conscience et d’une concorde civile au-dessus des divergences religieuses. Charles Péguy faisait dire à Dieu : « C’est embêtant, quand il n’y aura plus ces Français. Il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre ». Inversement, il y a des choses que les Français font, il n’y a que Dieu pour les comprendre.

Une influence française qui s’amenuise ?

Cependant, la Terre entière n’est pas hermétique à la conception française de la laïcité. Certes, le monde anglo-saxon est traditionnellement plus inquiet des excès de l’Etat que des excès des Eglises et sectes. Certes, l’Allemagne collecte un impôt pour les Eglises, et il doit arriver les mêmes malheurs à l’Allemand qui se déclare athée mais se rend discrètement à la messe qu’au Français contournant la redevance mais regardant discrètement « Plus belle la vie ».

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Mais le modèle français a gardé une influence, ne serait-ce que dans ses anciennes colonies africaines (y compris musulmanes) et en Amérique latine. S’il ne reste plus grand-chose du kemalisme dans la Turquie actuelle, Eric Anceau ne condamne pas complètement l’islam à une éternelle confusion entre politique et religieux et souligne les petits progrès récents dans le monde musulman, notamment grâce aux femmes, qui comprennent assez mal que les « musulmanes occidentales s’imposent des contraintes dont elles cherchent elles-mêmes à s’émanciper ».

En définitive, la laïcité à la française peut être un vecteur d’influence de la France dans le monde auprès de sociétés lassées du tout religieux, pourvu que nos dirigeants ne la dénigrent pas publiquement, comme le président Macron dénonçant, fin 2017, devant des représentants religieux, la « radicalisation de la laïcité ».

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Professeur démissionnaire de l'Education nationale

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